ben_jellounIncipit : « Quand Mohamed eut terminé sa prière du soir, il resta assis sur le petit tapis en matière synthétique, les genoux repliés. Il fixait sur le mur en face de lui une horloge en plastique fabriquée en Chine. »

Dés ce moment, nous entrons dans la tête de Mohamed. Nous sommes les premiers d’ailleurs, car personne, ni de sa famille, ni de ses amis, ne le connaîtra aussi bien que nous. Mohamed est discret et peu bavard, surtout en ce qui concerne ses sentiments qu’il exprime peu ou pas du tout.

Et que se passe-t-il dans la tête de Mohamed ?

Beaucoup de choses… D’abord la peur de la retraite, cette « lentraite » comme il dit, qu’il va « attraper » comme on attrape une sale maladie et qui le laisse dans un état « malsain, mauvais, producteur de tristesse et de mélancolie ».

« Tiens, j’ai des douleurs musculaires alors que je ne travaille plus, j’ai mal aux articulations, je sens que mon corps est battu, labouré par une étrange fatigue, c’est curieux, je n’ai jamais connu cette fatigue, c’est parce qu’elle provient du rien, le rien qui s’est installé dans ma vie commence à ronger mes membres. Le vide creuse mon corps. J’ai mal. Je ne me plains pas ; ce n’est pas dans mes habitudes, mais depuis que j’ai attrapé lentraite, rien ne va plus. J’aimais la fatigue de fin de journée quand je rentrais, ma femme me préparait un dîner léger pendant que je me lavais, j’apercevais les enfants et au moment des informations à la télé je sentais le sommeil me faire signe, je me levais et tombais sur le lit où je dormais profondément. Cette belle fatigue me manque à présent. »

L’inquiétude devant ses enfants ensuite, devant leur départ inévitable, et devant l’incompréhension mutuelle qui s’est installée et s’amplifie chaque jour davantage.

« Je pensais qu’en arrivant en France, ce serait plus facile de se parler, même autour de la table, je les sens ailleurs, ils sont déjà partis et font de la présence. Rien ne se passe, ils parlent entre eux de leurs amis, de leurs projets, je n’y comprends rien, en dehors de quelques formules de politesse, il ne se passe rien entre nous. »

Et puis sa vie. Qu’a-t-il fait de sa vie ?

« J’ai travaillé tous les jours et le reste du temps j’ai dormi pour récupérer. C’est une vie qui a la couleur de ma blouse. »

Entre considérations politiques et religieuses, Mohamed est un homme droit, civil, parfois blessé, parfois décalé avec son époque.

De ce socle réaliste, Tahar Ben Jelloun va se détacher pour conduire son personnage au bout de la route qu’il a choisie. Mohamed veut construire une maison dans son village natal. Une maison comme jamais. Il l’a « racontée » au maçon, forcé de dessiner cette habitation rêvée du mieux qu’il le peut.

« La maison était bizarre. Elle ressemblait à un camion surchargé, sorte de paquet mal ficelé. Elle penchait et faisait tache dans le paysage. On aurait dit qu’elle allait tomber et écraser Mohamed. »

Tahar Ben Jelloun suit son personnage pas à pas, s’attendrissant devant son passé laborieux et honnête, et devant une certaine naïveté qu’il garde intacte. Confronté à ce qui devient pour lui une inexplicable réalité, Mohamed se perd dans ses « rêves » et son histoire devient métaphorique, à la façon d’une tragédie antique.

Car dans ce pays qu’il voulait retrouver, il est seul, et à peine sûr d’être rentré « chez lui ». Un Au pays qui n’existe pas.

Bilan, retour sur soi, face à face avec le temps, avec la mort, désillusions, l’auteur ne cache rien de ce qui traverse cet homme. Il passe sans heurt du « il » au « je » dans une même page, accentuant ainsi l’empathie éprouvée pour Mohamed.

Tahar Ben Jelloun accompagne son personnage chaleureusement, son bras tenant le sien à travers l’écriture.

couv_au_pays1Dans Au pays, il s’attache au destin d’un homme, un homme simple

« qui signait en dessinant un arbre, il disait que c’était un olivier, le même et l’unique qui existait dans le village »

Au pays de Tahar Ben Jelloun

Aux éditions Gallimard

Collection Blanche


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  1. [...] Lune de pluie, Pagesapages, Romanza, Vanillabricot, [...]

  2. Merci pour ce bel article sur Au pays. J’ai lu une interview de Tahar Ben Jelloun, Atiq Rahimi et Eduardo Manet dans le Magazine Littéraire qui répond à la question « l’écrivain est-il toujours un exilé? ».
    Le personnage de Mohamed s’inspire apparemment de travailleurs maghrébins à qui Tahar BJ donnait des cours d’alphabétisation dans les années 70. Il dit avoir senti « chez tous ces hommes célibataires, une tristesse énorme-qui est aussi celle du personnage principal de mon dernier livre, Au Pays ».

    C’est vrai, la tristesse transparait fort justement, jusqu’à devenir folie dans ce livre.

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