« Il y a de la répétition à force de s’être souvenu et souvenu et souvenu encore : tel lieu, tel moment, tel anniversaire, telle rencontre, tel événement, tel changement. Tout s’est bâti dans la répétition, pas seulement le langage, mais tout ce que je suis, tout ce que vous êtes. Je pourrais vous accrocher, avec tout cela. »Remonter le fil, voilà une partie du projet de Laurent Margantin ici.
Le remonter en l’épousant, en le débroussaillant de la valse des “Je me souviens” trompeurs, car dès les premières pages, l’auteur écarte tout travail autobiographique, toute approche d’une enfance que la réécriture rendrait factice presque “facile”. Le rappel du passé, à travers sa suite de souvenirs et d’anecdotes, serait irréel, tronqué par le langage. Le sien propre comme celui des autres.
Il veut trouver Das Kind, L’enfant neutre. Au-delà du genre, le neutre, le “das” de cette autre langue ouvre le passage pour une entité primitive, détachée du passé et du futur, capable de se lover dans une conscience « à l’écart », une vie sourde aux signes et aux histoires qui l’approchent. Hors de la nostalgie de la reconstruction.
« Ses gestes, il les fait souvent pour voir, pour évaluer, pour enquêter. Il tourne en rond et recommence. Il se débat dans la matière du monde. Il ne veut rien, il ne désire rien. On s’occupe de désirer pour lui, à sa place, c’est reposant. Voir tellement de gens désirer pour lui, le décharger de cela. Parfois il fait semblant de se reconnaître dans leurs désirs, il souffle les bougies et passe à autre chose.
—Un souffle. Le souffle. Souffler. »
À la recherche de « l’homme non pétri », il cherche ce « qu’il croit sinon originel du moins vierge de tout murmure, de toute influence […] ».
L’enfant neutre est le cheminement de ce travail intérieur. L’auteur croise Blass – l’homme blême – et trouve en lui un écho à sa recherche, presque un indice, une preuve de son existence.
« De son regard terne et toujours pareil, il observait les flux humains comme s’il leur était extérieur, assis sur son rocher. Il y avait du pélican en lui. »
[...]
« J’imaginais un homme, et c’était Blass: ne cultivant pas la nostalgie du passé, incapable de reconstruire sans cesse l’enfance et ses origines, et qui s’astreint à une charge plus difficile, celle qui consiste à s’extraire de son atavisme pour envisager la vie et le monde d’un œil neuf et non aliéné par le récit des autres, lancinant à toutes les phases et les moments d’une existence. »
Les textes successifs de Laurent Margantin se déplacent, de réflexions en poésie, puis en narration. Le dernier, quand même un souvenir d’enfance, offre une sorte de caisse de résonance à Das Kind (premier texte), en même temps qu’il renoue avec sa genèse.
L’absence, la transparence… L’enfant neutre se cache « loin en nous-mêmes, et qui le cherche le fait immanquablement fuir » dit Solange.
Laurent Margantin l’a sans conteste approché au plus près. Le texte qu’il offre est dense, esthétique dans son intensité, beau sans en avoir l’intention, puisque c’est d’un questionnement qu’il veut rendre compte.
Les mots avancent, semblent se retourner pour mesurer leur parcours, reprennent leur cheminement, et nous voilà « simplement heureux de notre découverte, unis par elle, par son déchiffrement futur »…Textes : das Kind, Blass, dernier hiver, Solange, quand même un souvenir d’enfance
Disponible chez Publie.net, Collection Textes et Littérature
Catégorie Littérature contemporaine numérique -Textes-
Mise en ligne en juin 2009
Cet “enfant neutre” peut-il être considéré comme un descendant de l’étranger ?
Beau compte-rendu en tout cas!
Je m’interroge sur le bien fondé de l’édition en ligne. En tant que lectrice, évidemment c’est agréable… Mais pour les écrivains ? Sont-ils même rémunérés ? Ou bien est-ce le premier pas qui précède l’édition papier ?
Voilà qui tombe bien ! Je viens de découvrir le tiers livre, via tout autre chose (flashball à Montreuil…). Mais je n’ai pas encore eu le temps de l’explorer comme il se doit…
[...] L’enfant neutre, par Christine Jeanney [...]