« Premier jour
Lausanne. Arrivé par le train, en milieu d’après-midi, dans cette ville presque étrangère puisque j’y viens, sans doute, pour la première fois. »
Voici le début du livre de Jean-Pierre Suaudeau où, d’entrée, le narrateur se place au bord du lac Léman. -
Huit chapitres, huit jours à l’endroit où tout commence, où tout finit peut-être… Car il n’est pas question d’une simple villégiature.
« Condamné donc à monter et à descendre sans fin les rues, ruelles, rampes, escaliers qui tissent la trame du centre-ville.
Seul au milieu d’inconnus. Spectateur attentif des visages, des lieux, de la ville. Sur mes gardes. Venu pour résoudre l’énigme, traquer le moindre indice. Et écrire. Une minutieuse déposition. Une histoire. Puisque je me suis assigné cette double tâche : enquêter, écrire. »
Peu à peu, le narrateur s’approprie les lieux, précautionneusement.
Dans ce pays « des horloges, [où] le temps s’est arrêté », il a besoin de tourner son regard vers les passants et les touristes, il les observe avec acuité. Une façon sans doute de prendre des forces avant sa confrontation avec ce lac, « gris, brumeux, sans rive », inquiétant, emprunt d’un mystère qui se dévoilera au fil des lignes…
Les lieux sont mouvants, comme les eaux du Léman. Ils se dérobent à la mémoire de ce qui s’est passé trente-cinq ans auparavant. Il faut se raccrocher au réel, tenter des états des lieux, des inventaires.
« La salle à manger (tentative d’inventaire 2) :
est composée de deux pièces, une dizaine de tables de tailles diverses sur lesquelles ont été disposés un, deux, ou trois déjeuners, tasse et soucoupe (ce matin, sur deux tables différentes : une tasse souillée, une assiette où s’empilent papier de beurre, godet éventré de confiture, pot de yaourt, serviette en papier froissée, un verre dont le fond s’orne d’une auréole orange) »
L’écriture de Jean-Pierre Suaudeau, très visuelle, fait naître une atmosphère palpable, à travers les lieux parcourus, les sentiments éprouvés. Nous sommes, comme le narrateur, à la recherche de ce souvenir, de cet endroit qui s’échappe, comme une idée ou un mot que l’on aurait sur le bout de la langue.
Derrière lui, sur ses traces/phrases, nous cherchons
« cet hôtel (Près d’une place, puisque de la chambre on pouvait voir l’ambulance qui s’y était garée, m’avait dit, au téléphone, ma grande sœur, Tu ne t’en souviens pas ? Non) ».
Comme lui, nous tournons autour de ce lac comme autour d’un gouffre – que contient-il ? – et, comme lui, nous sommes saisis, surpris par la sérénité et la poésie qui s’en dégage :
« Parce que cette fois-là il ne faisait pas beau. Je ne me souviens pas de la lumière du soleil sur le lac.
Une barque sur le miroir laiteux silencieuse
les rugissements du moteur
effacés emportés
vers l’ouest
sans doute »
Jean-Pierre Suaudeau, dans une écriture pointue, précise et pudique, parvient à trouver, re-trouver, ses fantômes.
Le fantôme d’un petit garçon « assis, dans cette courette où [il est] toujours ».
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« Un sourire comme seules les mères sont capables d’en avoir pour leurs enfants ».
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Le fantôme d’un autre livre qui aurait pu surgir en lieu et place de ce Lac.
Reste et perdure la forme brumeuse, mystérieuse, émouvante d’une rive du Léman, et son odeur :
« Une odeur
d’eau douce connue
puis oubliée chassée de son souvenir »…
Le lac de Jean-Pierre Suaudeau
Disponible chez Publie.net
Catégorie Littérature contemporaine numérique
Mise en ligne en mai 2009
Mise en ligne en mai 2009
