« Je suis demandée d’écrire mes histoires de la vie que je mène ici ou là, maintenant ou avant dans l’autrefois qui demeure dans ma tête. C’est du travail. »L’auteure de ces lignes est Mauricette Beaussart, soixante-quinze ans, hospitalisée pour cause de troubles mentaux à l’EPSM d’Armentières. Son ami, Christophe Moreel lui rend visite deux fois par semaine. Jusqu’au jour où Mauricette s’enfuit…
La patience de Mauricette est une reconstitution progressive, le portrait par fragments d’une femme que le passé a fissurée.
« Tout à l’heure, il reprendrait le 82 pour Armentières. Il irait directement à la “Clinique”. Il voulait parler avec le personnel infirmier, tous ces gens qui s’étaient occupés de Mauricette pendant les trois semaines qu’avait duré son séjour. Peut-être rencontrerait-il Emilie Delaleau, la psychologue ? Il avait eu l’occasion de la saluer et se souvenait de son calme. La semaine précédente, lors d’une promenade dans le parc de l’EPSM, Mauricette lui avait dit : “Elle me parle et elle m’écoute avec ses grands yeux bleus.” »
Insérés en italique, des monologues intérieurs viennent s’introduire dans le fil de l’histoire : c’est Mauricette elle-même qui parle, ou plutôt qui écrit, remplissant le cahier offert par la psychologue qui la soigne. Le texte est éclaté, expulsé, désaxé, souvent poétique, en vue directe sur le cerveau de Mauricette, sa pensée chaotique, sa souffrance.
« On n’échappe pas. Pour moi, c’est bientôt. Je ne sais pas courir. Mes jambes sont mauvaises. Pas sales. Non mais des veines fatiguées noircies. Je suis dans le grabat cervical. Une ankylose fourmillante. Je pourrais rester des heures assise là. Je colle à la porcelaine plastifiée. Ils sont tous assis en rond dans leurs blouses blanches et leurs timbales blanches remplies de café noir. Leurs bouches bougent. »
Peu à peu, Christophe va reconstituer une partie du passé de Mauricette. Parallèlement, les monologues de la vieille dame qui reviennent régulièrement nous donnent les détails qui manquent. Les cartes de cette “patience” se retournent, unes à unes.
« Je crois aller mieux mais j’ai des rechutes de noirceur. J’arrive à parler de ça avec le Docteur Demolins mais pas tout. Je connais mon noyau de souffrance. Je le suce et roule entre les gencives depuis des années. Quelquefois je le prends dans ma main et je la referme. Il est caché dans ma paume je regarde les taches de vieillesse sur le dos de ma main et je remets le noyau dans ma bouche. Je crois qu’il faudrait le cracher comme des pépins de pastèque. Flouff. »
« Ma vie s’allongera devant moi comme mon ombre entre Berck et Boulogne. Mes pas traceront une double ligne pointillée entre la mer et les dunes. Je me retournerai de temps en temps pour la regarder puis je continuerai la route. »La patience de Mauricette de Lucien Suel
Aux éditions de la Table ronde
Parution en septembre 2009







Terminé hier soir! J’en parle aujourd’hui sur mes “nouvelles…”
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