« Les gouttes sur la vitre embuée ruisselaient et jamais leur trajet n’était longtemps rectiligne : elles s’arrêtaient, stoppées par un obstacle invisible qui n’était rien de plus que la trace déjà séchée d’une plus ancienne
puis faisaient un brusque crochet presque à angle droit
et rejoignaient le parcours tout récent d’une autre encore qu’elles pouvaient alors rattraper
– et se fondre avec elle en une suprême précipitation. »

Qu’il soit larme, sueur, flot ou eau de vaisselle, le flux traverse Liquide de part en part.
Philippe Annocque travaille cette matière par nature insaisissable, indispensable, et la façonne. Le Liquide se fait à la fois fil rouge et arrière-plan.

Un banc au bord d’un fleuve, l’eau qui coule, des brindilles qui flottent, et c’est toute une mémoire qui prend le temps du retour sur elle-même, dans un parcours aussi sinueux que la glissade d’une goutte le long d’une vitre.

Des textes poétiques – poétiques par la langue, le travail de ponctuation et de mise en page – s’enchaînent, délimitant les contours d’un narrateur sans « je ». Son premier amour apparaît, sa femme, son frère, ses parents, ses enfants et les moments clés de son existence.

Chacune de ces « gouttes » délivrée, isolée du reste, confine à l’intime : un moment retrouvé, une expression sur un visage, un regard, une sensation, une phrase dite, un détail remontant à la surface. Et chacune de ces gouttes élargie se fait loupe et miroir.

« La cérémonie (obsèques, enterrement, funérailles ; pourquoi tant de mots ?) eut lieu sous anesthésie.
Le regard s’attachait avec soin à un monde strictement matériel : fêlures ramifiées du carrelage des allées, taches de couleur sur les colonnes (autrefois peintes) imprimées de nouveau par le soleil à travers les vitraux, crachotements caverneux de la sono du prêtre ;
brise continuelle, bruit rythmique d’un train au loin, ciel bleu, pieds douloureux dans les chaussures trop neuves : encore attendre, debout devant un trou. »

Ce narrateur qui n’est pas « je », à force de n’être « personne » passera par « nous » à un moment ou à un autre. Au sein du couple ou de la filiation, il renverra forcément un reflet connu reconnu, vécu. Comme la silhouette, par exemple, de celui qui tente d’être lucide et ose « enfin gratter les croûtes sur les plaies ».

L’observateur au bord de l’eau qui pense et revient sur ses pensées est très précis. Même lorsque les souvenirs exhumés des flots se voilent du flou de la vase, le ressenti est pointu, exact. La même précision attentive est portée aux mots :

« Ils avaient tenté de se retrouver.
Se retrouver. Ils s’étaient donc perdus.
Tenté. Ils avaient donc échoué. »

C’est une performance que celle de Philippe Annocque de brosser le portrait et les contours distincts d’un narrateur sans nom et sans pronom. Le texte de Liquide, avec ses moments de vie disparates, offre une grande homogénéité, un camaïeu d’instants, dans une structure pourtant fragmentée. Sans doute pour affermir l’idée que les reflets changeants de l’eau, à tous les étages d’une vie, ne forment qu’un seul fleuve.

« Il y avait donc un but, apparemment, jamais nommé, au bout de cet assoupissement […]
quelque chose comme une issue, une embouchure, un estuaire »

Liquide de Philippe Annocque
Parution en avril 2009
Catégorie Littérature française


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  1. cathulu dit :

    Non je ne craquerai pas, ouf !:) Mais tu verras que même à distance nous nous retrouvons sur les livres : la semaine prochaine je parle d’un livre que j’avais l’impression de ne pas connaître et en fait tu avais écrit un billet dessus!

    Hâte de voir lequel ! (mais, ne pas craquer ? là tu es forte, top respect) :-)

  2. [...] : Liquide de Philippe Annocque – Les Mystères de Tenerife de Lazaro Martin [...]

  3. Chr. Borhen dit :

    Dès que je peux le dire ou l’écrire quelque part, je ne m’en prive guère : ce livre de Philippe Annocque est un roman somptueux.

    En outre, je trouve votre recension relativement « en rapport » avec le flot de « Liquide ». Bien vu.

    Merci de votre passage et tout-à-fait d’accord avec la qualité de ce roman ! Ne pas s’en priver, surtout pas !

  4. j’ai craqué et merci

    Y’a de quoi, hein ? :-) (et de rien)

  5. [...] n’écrit pas deux fois la même chose, c’est une certitude. Il suffit de prendre Liquide et de le comparer à Monsieur Le Comte au pied de la lettre pour s’en convaincre. D’un [...]

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