« Je suis monté dans tant de voitures différentes, j’ai vu tant de profils et de nuques de conducteurs différents, j’ai du mal à relever le trajet d’autoroute entre Québec et Montréal. À moins qu’avec cette amie qui pleurait sous le viaduc à la hauteur de Québec. »

C’est un départ Vers l’Ouest, un mouvement, une avancée têtue, chaotique, lente, pleine d’attentes et de secousses. Le texte d’un seul tenant de Mahigan Lepage porte un souffle constant, tendu vers un point d’arrivée mythique. Ce voyage, malgré les crevasses de la route et les culs de sac, est rien moins que nécessaire.

« C’étaient peut-être des faux chemins mais au moins on les choisissait nous-mêmes. Et sans doute ce dimanche ou ce lundi je m’engageais encore dans un faux chemin, sans doute l’Ouest ne serait pas ce que j’avais rêvé mais au moins ce faux chemin je l’avais choisi. »

Le narrateur de Vers l’Ouest sait qu’il doit « faire du pouce » et avancer de carrefours en échangeurs. Les noms de villes défilent comme autant d’étapes, autant d’ouvertures possibles, réelles ou fantasmées.

« Et j’ai donné un coup de pied dans la portière. Et la berline est repartie. J’étais à Oka, à la limite est du pays noir et rude des usines et des mots anglais. Et les confins du pays sont de forêt dense et de noms rouges, comme Maniwaki et Oka, rouge foncé et canadien, quand le Canada fait du sang des Indiens la couleur même de son identité. Le rouge et le noir s’y mêlent dans une profondeur de sang de bœuf. Et derrière ces noms et ces limites on entend l’écho d’une violence enfermée, réservée, telle qu’on nous apprend très jeune à la craindre, pour moi c’était la réserve indienne de Cross Point en Gaspésie, on la disait dangereuse. Et rouge-noir étaient peut-être les reflets dominants de l’asphalte du côté de l’Ottawa County alors que la route progressait vers les idées de Canada et d’Ouest. Noir, parce qu’il y avait tous ces noms et ces signes anglais dans quoi j’avais baigné au pays noir des papeteries et des écoles et de la maison du père. Rouge, parce qu’il y avait aussi tous ces noms indiens que je connaissais depuis mon enfance en Gaspésie, comme Matapédia, Patapédia, Restigouche. Et le nom Ottawa mêle pour moi parfaitement la coulée de noir et la coulée de rouge. »

Ce voyage Vers l’Ouest est un voyage au bord des villes, où l’on guette les premiers bâtiments, leurs contours, les entrées, « La ville comme un nœud inextricable sur le ruban de la route, on voudrait l’éviter, on ne peut pas l’éviter. Parce que la route c’est déjà la ville ».

C’est aussi un voyage qui doit dépasser ce passage qu’est la ville, le traverser comme on traverserait un miroir, car
« Dans la ville on perd la route. L’asphalte qui fait les rues et les trottoirs donne l’illusion de la route mais ne l’est pas. Pour tenir la route il faut contourner les villes autant qu’on peut ».

On avance avec le narrateur de Vers l’Ouest au même rythme que lui : endormissements à l’arrière d’un camion, rencontre avec deux improbables clowns, panneau MANITOBA WELCOME, vergers où cueillir des pommes, hôtels, parkings, bars, villes… La sensation d’un mouvement vers l’avant est continue. Des mots sont repris, comme pour imprimer le bruit du roulement d’un train, à la manière d’un boogie-woogie en musique. La cadence ne faiblit pas, même quand la mélodie change de registre, passant des aléas du voyage décrits "en temps réel", aux souvenirs, à l’étonnement ou à cette faim d’avancer, encore et encore…

Mahigan Lepage suit la route, jouant avec l’ouverture de son objectif, dosant l’arrivée de lumière, se collant à hauteur d’homme, le nez sur les voitures, les pancartes, les habitations, s’élevant aussi jusqu’à élargir l’horizon au maximum. L’Ouest toujours en ligne de mire.

« La brume était très épaisse ce matin-là, la route en sortait comme une langue. L’asphalte avait des reflets de bleu et de jaune et de noir. Au recto des panneaux on aurait lu le mot OUEST. La route reculait au-devant. »


Catégorie Littérature contemporaine numérique
Mise en ligne en novembre 2009
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  1. comme le dit François Bon : best-seller de pubile.net – combien de réactions déjà ?
    Comme vous le dites : tant de citations qui s’imposent

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