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Archive pour LITTÉRATURE CONTEMPORAINE NUMÉRIQUE

Vers l’Ouest de Mahigan Lepage

« Je suis monté dans tant de voitures différentes, j’ai vu tant de profils et de nuques de conducteurs différents, j’ai du mal à relever le trajet d’autoroute entre Québec et Montréal. À moins qu’avec cette amie qui pleurait sous le viaduc à la hauteur de Québec. »

C’est un départ Vers l’Ouest, un mouvement, une avancée têtue, chaotique, lente, pleine d’attentes et de secousses. Le texte d’un seul tenant de Mahigan Lepage porte un souffle constant, tendu vers un point d’arrivée mythique. Ce voyage, malgré les crevasses de la route et les culs de sac, est rien moins que nécessaire.

« C’étaient peut-être des faux chemins mais au moins on les choisissait nous-mêmes. Et sans doute ce dimanche ou ce lundi je m’engageais encore dans un faux chemin, sans doute l’Ouest ne serait pas ce que j’avais rêvé mais au moins ce faux chemin je l’avais choisi. »

Le narrateur de Vers l’Ouest sait qu’il doit « faire du pouce » et avancer de carrefours en échangeurs. Les noms de villes défilent comme autant d’étapes, autant d’ouvertures possibles, réelles ou fantasmées.

« Et j’ai donné un coup de pied dans la portière. Et la berline est repartie. J’étais à Oka, à la limite est du pays noir et rude des usines et des mots anglais. Et les confins du pays sont de forêt dense et de noms rouges, comme Maniwaki et Oka, rouge foncé et canadien, quand le Canada fait du sang des Indiens la couleur même de son identité. Le rouge et le noir s’y mêlent dans une profondeur de sang de bœuf. Et derrière ces noms et ces limites on entend l’écho d’une violence enfermée, réservée, telle qu’on nous apprend très jeune à la craindre, pour moi c’était la réserve indienne de Cross Point en Gaspésie, on la disait dangereuse. Et rouge-noir étaient peut-être les reflets dominants de l’asphalte du côté de l’Ottawa County alors que la route progressait vers les idées de Canada et d’Ouest. Noir, parce qu’il y avait tous ces noms et ces signes anglais dans quoi j’avais baigné au pays noir des papeteries et des écoles et de la maison du père. Rouge, parce qu’il y avait aussi tous ces noms indiens que je connaissais depuis mon enfance en Gaspésie, comme Matapédia, Patapédia, Restigouche. Et le nom Ottawa mêle pour moi parfaitement la coulée de noir et la coulée de rouge. »

Ce voyage Vers l’Ouest est un voyage au bord des villes, où l’on guette les premiers bâtiments, leurs contours, les entrées, « La ville comme un nœud inextricable sur le ruban de la route, on voudrait l’éviter, on ne peut pas l’éviter. Parce que la route c’est déjà la ville ».

C’est aussi un voyage qui doit dépasser ce passage qu’est la ville, le traverser comme on traverserait un miroir, car
« Dans la ville on perd la route. L’asphalte qui fait les rues et les trottoirs donne l’illusion de la route mais ne l’est pas. Pour tenir la route il faut contourner les villes autant qu’on peut ».

On avance avec le narrateur de Vers l’Ouest au même rythme que lui : endormissements à l’arrière d’un camion, rencontre avec deux improbables clowns, panneau MANITOBA WELCOME, vergers où cueillir des pommes, hôtels, parkings, bars, villes… La sensation d’un mouvement vers l’avant est continue. Des mots sont repris, comme pour imprimer le bruit du roulement d’un train, à la manière d’un boogie-woogie en musique. La cadence ne faiblit pas, même quand la mélodie change de registre, passant des aléas du voyage décrits “en temps réel”, aux souvenirs, à l’étonnement ou à cette faim d’avancer, encore et encore…

Mahigan Lepage suit la route, jouant avec l’ouverture de son objectif, dosant l’arrivée de lumière, se collant à hauteur d’homme, le nez sur les voitures, les pancartes, les habitations, s’élevant aussi jusqu’à élargir l’horizon au maximum. L’Ouest toujours en ligne de mire.

« La brume était très épaisse ce matin-là, la route en sortait comme une langue. L’asphalte avait des reflets de bleu et de jaune et de noir. Au recto des panneaux on aurait lu le mot OUEST. La route reculait au-devant. »

Vers l’Ouest de Mahigan Lepage
Chez Publie.net

Catégorie Littérature contemporaine numérique
Mise en ligne en novembre 2009

Sur les quais de Jacques Josse

« Certains doivent pourtant se battre dans les mansardes. D’autres s’aimer, dormir, cuver ou mourir… Quant à leurs bateaux, qui gisent couchés sur le flanc dans l’avant-port, ils attendent que la prochaine marée les porte en les délivrant à nouveau de la vase. »

Jacques Josse écrit ceux qui sont Sur les quais, par fragments. Celui « accoudé au zinc », son père plus loin, sa sœur dansant « du côté des hangars », et d’autres, bien d’autres.

De chacun, il donne à lire à la fois le mouvement (taper du poing sur la table, pousser une brouette, saisir des jumelles) et l’existence, toute entière, dans un souvenir, ou dans le bric-à-brac d’un cellier.

« Veut lui montrer quelques uns de ses trophées. Il y a là, parmi des photos de chiens recouvertes de poussière, des bois de cerf accrochés aux murs, un bouquet de plumes (de faisans, perdrix et pigeons) planté dans une bonde de barrique, des peaux de lapins tendus sur un fil à linge, un bébé putois conservé dans du formol à côté d’autres bocaux au contenu incertain alignés sur une étagère, une hure de sanglier ornée d’un vieux chapeau de paille trônant en haut d’un escabeau. Tout ce que tu vois là, c’est moi (et lui, rectifie-t-il en pointant le fusil pendu derrière la porte) qui l’ai tué. »

Dans Sur les quais, suivi de Mort d’un porte-douleur, des cicatrices sont visibles, et les personnages convoqués semblent “recousus” à la dure, entre souffrance et résistance aux intempéries.

La mort est là, suicide ou point d’orgue. Une fois installée, elle reste, le défunt devenant une silhouette de plus ajoutée à celles des vivants.

« Il y eut deuil et volets fermés, horloge muette, candélabres vacillants, prières chuchotées, mouchoirs humides, proches rassemblés sur des chaises basses autour d’un lit désert. Le portrait de l’absent, rieur, en ciré jaune, debout près d’un coquillier, semblait les narguer, exposé entre soliflore et crucifix sur la table de chevet. »

Les textes brefs de Sur les quais sont d’une grande force évocatrice, visuelle et sensitive, une force presque “brute”, accentuée par le flou porté sur le “qui parle”. Le “je” qui s’exprime parfois va imprimer sa matière au personnage, alourdir sa présence, donner de sa voix. Et au détour d’un fragment, presque par surprise, un autre “je” montre l’auteur dans la lumière :

« Un homme traverse un champ de chaumes à grandes enjambées. Il a un écureuil sur l’épaule. Et un lance-pierre à la ceinture.
Sa casquette à visière masque son regard. Derrière lui, la mer, les silos, les palettes, les docks intègrent à peine le décor.
Ce que j’essaie d’épuiser, de presser, de capter, de lacérer (ajoute tous les verbes que tu veux) ce sont les embruns, les brumes, les halos qui isolent (du reste du monde) cet homme qui s’en va débiter – puis cuire et manger – le produit de sa chasse. »

À lire et à voir,
-un entretien de Jacques Josse avec Mathieu Brosseau
-une vidéo de Jacques Josse sur le site des éditions Cadex

Sur les quais de Jacques Josse
Collection atelier des écrivains
Disponible chez Publie.net
Catégorie Littérature contemporaine numérique
Mise en ligne en novembre 2009


Montparnasse monde de Martine Sonnet

Martine Sonnet« Gare grise, mais de toute la gamme chromatique des gris. Unis le plus souvent, plus ou moins dégradés par l’usure générale, mais aussi granités des bordures de quais ou des marches des grands escaliers à l’ancienne du hall Maine – qui tremblent sous nos jambes par moment sans qu’on comprenne pourquoi, par quelle loi mécanique de déformation nécessaire à cette imbrication complexe d’escaliers et d’escalators suspendus dans un grand vide. Ailleurs, gris mats ciment, luisants béton, brillants métal ; sans oublier l’anthracite crasse toujours prête à rajouter sa couche ni le gris souris des souris qui traversent les traverses. Montparnasse monde gris répétitif (comme certaines musiques que je goûte assez).»

Avec ses quarante “chroniques”, Montparnasse monde dissèque les fragments d’une gare pour en renvoyer l’image en grand format : au rythme d’une photo et d’un texte par semaine, Martine Sonnet a décidé de rendre compte de la gare Montparnasse, l’œil tantôt scientifique (degrés, mobilier spécifique, incidents, tuyauteries, etc.), tantôt affectif (trajet habituels, réminiscences, anecdotes marquantes).

Montparnasse monde, texte14
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Son écriture varie les postures : yeux baissés, au ras du sol, vers le « métal à motif grains de riz en quinconce » de certaines marches, ou yeux levés vers les plafonds « Béton, uni, tranché de poutres ou caissonné, alternant avec verrières ou claires-voies déversant la lumière du jour ».

Dans une sorte de diaporama-littéraire, Montparnasse monde renvoie des images aléatoires : une plante verte en pot qu’on n’ose pas jeter, une horloge rassurante
« celle posée au sol du hall Pasteur, jamais prise en défaut, aiguilles et heures arrimées solidement ; une horloge qui se laisse approcher, à laquelle on peut se mesurer et dont le globe renvoie l’image de qui la photographie », ou une flopée de jeunes hommes
« suintant la bière, cheveux ras, brandissant des quilles gigantesques » traversant la gare avec leur paquetage.

Par instant, l’écriture se fixe dans une sorte de “marquage au sol” avec des exercices de gare, des souvenirs de gare, des extensions de gare, des rêves de gare, qui forment comme une respiration, une pause atemporelle au milieu du mouvement que l’on devine incessant, dans les bruits de frottements, de roulements, et à l’écoute de cette « voix féminine exaspérée » qui répète ses indications en boucle.

« Rêve de gare, un peu fou et bien au dessus de mes moyens, caressé depuis longtemps : une nuit, j’irais dormir au cœur du monde Montparnasse, en touriste, dans un des deux hôtels triple étoilés collés au plus près de la gare. »

Montparnasse monde, texte 29

Si Martine Sonnet regarde la gare “autrement” grâce l’objectif de l’appareil photographique qu’elle utilise, son regard d’historienne est là, avec sa conscience d’être devant un microcosme révélateur, un mini-monde qui serait placé au centre d’un monde plus grand, utile comme l’est l’articulation pour un membre qui doit se plier ou se déplier.

Des événements naissent dans la gare et se répercutent plus loin (wagon qui a déraillé, accident…). Et d’autres, venus de l’extérieur, atteignent la gare en retour (canicule, grève…).

Montparnasse monde se situe en équilibre sur ces signes, au milieu de ces répercussions mécaniques et humaines, à un endroit strié de part en part, dans le nœud du « système des intersections, des bifurcations suggérée ».

Montparnasse monde, texte 19

À cet endroit aussi se joue la fiction. On espère surprendre le fantôme d’Harold Lloyd
« suspendu, invisible, aux aiguilles de l’une des horloges de façade », on égrène les
« mots de la famille de gare, comme : égarement, gare à vous Garance, voie de garage, garez-vous mieux Edgar, etc. » et l’on s’étonne d’une incursion de l’étrange en toute discrétion :

« Dans la gare des choses apparaissent, se transforment et disparaissent sans qu’on s’en aperçoive – seulement après coup et personne pour dire alors quand ça s’est passé.[…] Si le monde Montparnasse se déplace en même temps que je l’écris, je n’aurai jamais fini. »

Montparnasse monde est une rencontre sur un quai de gare,
au milieu des trajets d’employés affairées, des déambulations de touristes perdus. Nous y étions passés sans vraiment remarquer l’assemblage complexe du lieu, mais ces textes lancent une invitation à nos regards, “nos re-gares”, un appel à voir ces passages quotidiens différemment.

Montparnasse monde de Martine Sonnet, chez Publie.net« Vous y arriverez et vous en partirez. Pas d’égarés, ni en amont ni en aval. Mais moi je ne me laisse pas faire. Je caresse la gare à rebrousse-poil, étire son emprise, la rends élastique et y loge mon monde. »

Montparnasse monde de Martine Sonnet

-Textes et Photos-
Mise en ligne réactualisée en novembre 2009
Chez Publie.net

Collection Atelier des écrivains
Catégorie Littérature contemporaine numérique

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Roman d’épouvante de Jean-François Paillard


Jean-François Paillard« Mais moi. Moi, j’étais sourd. J’étais aveugle, j’étais borgne, myope et presbyte. Pourtant j’avais la vue perçante, j’étais visible et invisible à la fois, j’étais fort, sonore, trop sonore. J’étais aigu, perçant, discordant même. J’étais enroué, rauque, faible, bas, étouffé, perceptible et imperceptible à la fois. J’étais odorant, j’étais à la fois parfumé et inodore. J’étais rugueux et lisse, doux et mou et dur à la fois. J’étais dur mais sucré, j’étais sans goût, j’étais muet, j’étais sourd-muet, j’étais silencieux, sans bruit, j’étais sans bruit mais bavard. Si bavard et muet à la fois. »

Jean-François Paillard convoque les mots pour une expérience haletante dans ce Roman d’épouvante.

Un narrateur aux caractéristiques multiples et protéiformes se lance dans un mouvement vers l’avant ininterrompu, découpé en deux parties : Naître et Fuir.

L’accumulation de détails contradictoires installe une sensation étrange, contradictoire elle-aussi : les ressorts de la peur, l’inquiétude qui plane, se doublent d’une sorte de détachement satirique, de jeu, face à une performance acrobatique.

« À chaque instant réitérer, cesser, continuer.
À chaque instant s’écouler, s’écouler vite, s’écouler lentement.
À chaque instant attendre, grandir, vieillir.
À chaque instant avoir peur.
Peur des gens. Peur du bourg. Peur des gens tout autour.
Peur du hameau, de la chaumière, de la maisonnette.
Peur de la cabane, de la masure, de la saumure.
Peur du paysage, du manoir, du château-fort.
Peur du domaine, de l’église, du curé.
Peur de la cure, de la poste, du receveur.
Peur de l’instituteur, du cabaret, de l’auberge, de l’aubergiste.
Peur du terrain communal, du garde-champêtre, du sacristain-fossoyeur.
Peur de la tombe, du cimetière, de la route, de la faute.
Peur des doutes, des soupçons, des mensonges, des accusations.
Alors fuir. »

Mais, au-delà du jeu avec la langue, “la sauce prend”, et l’on suit ce narrateur dans une sorte d’urgence à décoder ce qui lui arrive. Un parallèle pourrait être fait avec un film d’animation aux personnages seulement esquissés dans un assemblage de traits mouvants, rapides, efficaces.

« Plus tard un bac. Plus tard un passeur. Une inondation. Un lac. Un étang. Une mare. Une pièce d’eau. Une pièce à conviction. Un marécage. La tourbe. Une affaire embrouillée. Un canal. Le chemin de halage. Un barrage policier. Une écluse. Une vanne. Un pêcheur à la ligne. Un journaliste. Un tireur à la ligne. L’attirail de l’enquêteur. Une ligne. Un hameçon. Un bouchon. Un flotteur. Un ver.
Un appât. »

Les clins d’œil au genre du roman à suspens fonctionnent, et l’accumulation des mots accentue la sensation d’encerclement.

« Fuir toujours. Se mettre en route. Partir. Démarrer. Conduire. Dépasser. Doubler. Croiser. Être secoué. Cahoter. Déraper. S’écraser. Se retourner. Faire ses bagages.
Descendre. Marcher. S’arrêter.
Faire de l’auto-stop.
Monter.
Descendre.
Aller à bicyclette. Se mettre en selle.
Diriger ses pas.
Rapide. Lent. Au hasard. Prudent. Imprudent. Fatigant. Reposant. Régulier. Ferme. À l’heure. En retard. Plein. Bondé. Complet. Vide. »

Roman d’épouvante fait plus que nous “promener”. Il nous tire par la manche dans une fuite en avant “pour du faux” : on joue à se faire peur avec un plaisir qui rappelle les jeux de l’enfance et leur intensité.

Avec une fin (non-dévoilée ici) très forte, l’ensemble donne une construction parfaitement maîtrisée, qui fait penser à une pièce recouverte de miroirs : démultipliés, ils reflètent l’absurdité du monde, déforment, se chevauchent et renvoient une image à la fois imparfaite et complète, complexe… épouvantablement réjouissante !

Roman d'épouvante de Jean-François Paillard, chez Publie.net« Prendre la sirène, la fusée et le missile.
Prendre la bombe A, la bombe H et la bombe à fragmentation.
Faire tout exploser.
En faire de la confiture.
En faire de la littérature.
En faire de la confiture de couplets.
De la confiture de versets.
En faire de la confiture de strophes, de la confiture de jambes et d’enjambements.
En faire une confiture de comédie, de drame et de tragédie avec une intrigue et un dénouement. »

Roman d’épouvante de Jean-François Paillard
Collection Zone Risque
Chez Publie.net
Catégorie Littérature Contemporaine numérique -Roman-
Mise en ligne en Octobre 2009
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Le silence des chiens de Jacques Ancet


Jacques Ancet« [...] tu regardais l’encre bleue du stylo à bille, oui, il fallait s’en souvenir et peut-être cela bruissait-il déjà, à ton insu, comme aujourd’hui, après tant d’années, écoute, voix rauque, homme ou chien, mais lointaine, diffuse, rumeur de foule ou de marée, note tenue, tantôt grave, tantôt aiguë, plainte, rire même, le tout confus, méconnaissable [...] »

Une phrase, une seule phrase pour contenir ce Silence des chiens de Jacques Ancet. Une longue phrase, déroulée, se dépliant en souffle, en rythme, qui fait que l’on ne se trouve plus devant le texte, mais bien à l’intérieur de lui, pris dans ses pliures, son flux, et porté par son mouvement.

C’est un texte, au sens élargi. Il contient les images quotidiennes, les gestes simples et l’invisible pensée qui les porte, résurgences, sensations, interactions, autour de ce “tu” qui avance et veut dire.
Ce souffle crescendo et décrescendo emporte.
Il nous déplace de l’anodin à l’indicible, du particulier à l’universel avec une facilité déconcertante. Peu importe qu’il n’y ait qu’une seule phrase ou plusieurs, le propos n’est pas celui d’une performance qui serait seulement acrobatique. Il s’agit bien de chair, de sang, d’émotions, d’humanité (ou d’inhumanité) en marche.

« […] tu cherches à percer la pellicule, l’instant, ses perspectives infinies, fuyantes, tu t’es perdu, tu regardes tes ongles, il n’y a pas d’instant, un avion passe, interminablement, et derrière son vrombissement tu entends encore, cette espèce de cri, appel, enfin cette chose à laquelle tu voudrais bien donner un nom, et tu le trouverais, rassurant, au détour d’une phrase, ah ce n’était qu’un chien, et tout rentrerait dans l’ordre, et tu poserais ton stylo, il n’y aurait plus rien à dire, mais c’est le vide, le noir, façon de parler, bien sûr, comment dire, ce bruit, ce, ce, tu ne sais pas, alors tu continues […] »

Silence et bruit, c’est la rumeur du monde qui enfle, parfois au point de prendre toute la place et c’est comme si la phrase elle-même s’assourdissait de rendre compte de ce qu’elle entend, de ce bruit qu’elle doit identifier, désigner, décrire.

« […] tu regardes autour de toi comme si c’était la dernière fois, la tache au plafond d’un moustique écrasé, l’ombre de la lampe sur le mur, le lit, l’oreiller froissé, tu cherches à les retenir mais tu glisses, imperceptiblement, en toi c’est comme une lente érosion, tu sens battre ton cœur, tu guettes sa rumeur muette mais c’est autre chose que tu perçois, murmure, pleurs ou râle lointains, grondement aussi, basse continue, le tout mêlé comme si tu entendais le temps, son bruissement immémorial, et même si tu écoutes tu ne distingues rien, froissement ou sifflement, maintenant, plainte, peut-être, ou, simplement, très long grincement d’une porte qu’on n’en finirait pas d’ouvrir […] »

Ce bruit est comme une basse, un son constant, un acouphène. S’il s’éloigne, il n’est jamais tout à fait loin. Et s’il se cache au milieu des sonorités du monde, l’écriture l’en extrait.
C’est le bruit d’une souffrance. Jacques Ancet la cerne, l’encercle de ses mots, avance peu à peu vers elle, rend compte de son écho, avant de plonger à l’intérieur.

« […] l’image s’estompe laissant derrière elle ce sifflement sous le silence, étouffé mais tenace, avec, plus net, quelque chose comme un froissement ou frottement, un souffle peut-être, un bruit de pelle fouillant la terre, friction, fureur, mais contenues, fracas même, simultanés tels ces millions d’insectes en juin, dans l’herbe haute, d’abord tu n’y prêtes pas attention, mais, peu à peu, cela t’enveloppe, bourdonnement uniforme, sans commencement ni fin, orchestre immense où tout se confond, paroles feuillages, bruit de pas, vent, passage d’un train ou d’un avion, et, aujourd’hui aussi, cela monte, marée, foule, forêts, fonderies, fournaises, hurlements, ouragans, explosions, confondus, rumeur compacte, insupportable maintenant […] »

Superbe texte que celui que Jacques Ancet. Cette prose poétique, exploratrice, saisissante et sonore, bouleverse. L’écriture du Silence des chiens est un instrument de précision, utilisé pour
« parler de l’horreur du dedans ». On pense à cette phrase d’Annie Dillard, « En écrivant, tu déploies une ligne de mots. Cette ligne de mots est un pic de mineur, un ciseau de sculpteur, une sonde de chirurgien. Tu manies ton outil et il fraie le chemin que tu suis. » ( En vivant, en écrivant)

Ciseau, sonde, pic, la “ligne de mots” de Jacques Ancet est forte, vibrante, et résonne longtemps après qu’on ait fini de la lire… Magnifique.

Le silence des chiens de Jacques Ancet, chez Publie.net« […] le silence est énorme, babines retroussées, crocs luisants et rouges, fermant les yeux, les rouvrant, calendrier, bouillie sanglante entre les pierres, soupirant, regardant ta main aux ongles faits, ta montre qui marque onze heures huit, les choses impassibles, disposées pour dénoncer ton étrangeté, ton silence coupable et tu auras beau énumérer, ciseau pellicule encrier pastilles clés stylo transistor sac placard mur arbres nuages avion ville océan sable cri, le silence pèsera toujours plus, tes mots s’effaceront à peine prononcés, tu seras seul encore même si tu parles, si tu ris, même si tu serres un corps entre tes bras, tu seras seul, écoutant, bridant ta peur, le vide sous chaque geste, funambule en arrêt, regardant vers le bas, perdant le fil […] »

Le silence des chiens de Jacques Ancet
Disponible chez Publie.net
Catégorie Littérature contemporaine numérique -Texte-
Mise en ligne en août 2009

À noter : également sur Publie.net L’amitié des voix,
1,les voix du temps,
et 2, le temps des voix,
un vaste ensemble critique de Jacques Ancet sur la poésie.

Ferroviaires de Sereine Berlottier


Sereine Berlottier« Elle arrivait, et c’était un nouveau métier, une autre vie, elle travaillait dans le train chaque jour, elle emportait le grand cahier à carreaux, à spirales, elle notait les choses du jour à savoir, les choses à faire, à demander, à comprendre, l’organisation, les projets, le passé, l’avenir, les gens, leur nom, leur histoire du métier, et ce qui n’était pas écrit n’était pas appris, ce qui n’était pas écrit s’était perdu en chemin sans doute. »

Dans Ferroviaires, se trouve une portion de monde, saisie depuis le compartiment d’un train, au cours de l’aller-retour entre Paris-Montparnasse et Saint-Quentin-en-Yvelines.

Il s’agit de rendre des images, des sons, des intentions et des postures. Autant d’instantanés pris dans ce mouvement d’un point vers un autre, dans ce déplacement que l’on devine répété, renouvelé chaque jour.

Sens en éveil, à l’écoute, Sereine Berlottier attrape des signes, traduit le visible comme il s’écrit, en incluant les mots des voyageurs au passage : livres posés sur les genoux, quotidiens feuilletés, mots fléchés, inscriptions sur les vêtements…

« en mouvement sous un ciel gris, ce serait donc une fois encore
une cheminée qui fume derrière les lettres Auchan rouges massives sur le toit d’un immeuble gris »

Dans ce paysage sonore, parfois une parole (« excusez-moi dit l’homme je suis au chômage ») s’élève au-dessus des nuques des voyageurs, d’autres fois, c’est « toujours la même voix de femme sur le quai [qui] annonce les voies, les retards ».

Le visible est pris dans sa globalité, tous les détails se frayant un chemin jusqu’à nous en même temps.
Un sentiment de glissement, d’éclatement de repères s’installe et surprend, dans la rigidité de ce trajet obligatoire sur rails. La perception s’élargit.

« à 8 h 20 dans la lumière d’un ciel lavé, le crissement des biscuits, le froissement des journaux, les cahots lents à la sortie de la gare, la voix monotone de l’homme mendiant, le dos de sa main craquelée, brûlée, quand il la tend, et l’effort qu’il y aurait à faire pour lever la tête vers lui et inventer un regard vrai d’œil posé en entier au milieu du visage
ensuite on roule
ensuite il y a des maisons
il y a des cubes béton, des villas, des barres, des HLM, des immeubles, des bicoques, des cabanes, des survivances, des effondrements »

Au milieu des descriptions d’hommes, de femmes, de gestes, de paysages, l’esprit s’échappe, laisse dériver la pensée, rêve…

« des tags au rez-de-chaussée, des rideaux blancs, le reflet d’une lampe sur l’acier gris d’un train immobile et le mur antibruit, semblable à un gigantesque éventail, rose et gris, courbé vers le train

les gouttes d’eau tracent sur la vitre des lignes obliques qui font un miroir aux jeux de l’enfance : pointant un stylo sur la page il fallait alors y lancer la mine de manière à tracer une ligne, une flèche, un chemin, jusqu’à l’improbable but d’une cible lointaine, un lieu désigné ; parfois la mine pilait net, n’élevait nulle courbe mais s’écrasait sur la page crevant le papier, on reprenait alors le chemin là où la trace s’était brisée, le premier arrivé avait gagné la partie »

L’écriture de Sereine Berlottier attrape des indices, les place et les replace, veut garder l’instant, s’y attarder. Car pour la narratrice de Ferroviaires, il s’agit d’un dernier aller-retour, et bientôt il lui faudra constater son échec de ne pouvoir se rappeler de ces moments, « elle voudrait leur dire qu’elle regrette, elle voudrait leur dire qu’elle a le regret de ce regret-là, les visages et les noms de chacun d’eux même si vite oubliés ».

C’est une ambiance tangible qui ressort de ce texte. La foule des voyageurs, le bureau, le chantier, les maisons, tous ces matériaux prennent forme de manière précise, y compris dans la contradiction posée par l’instant : les contours sont tantôt nets, tantôt flous, la géométrie des lieux perceptible une seconde puis oubliée, fugace, déjà derrière nous, prise dans cette fuite en avant due au déplacement.

Ferroviaires se termine avec le train immobile, déserté. Le voyage est achevé, mais le trajet a été bien plus large que la simple ligne droite d’un aller-retour…

Ferroviaires de Sereine Berlottier« le souffle de la porte qui s’ouvre, se ferme
on traverserait sans toucher
affiches publicitaires sur les quais déserts, hôtel-résidence machin chose en Grèce

villes fantômes, d’une main magicienne soulever le couvercle des toits et pencher la tête au-dessus, en avoir le cœur bien net, voler sur les cheminées, souffler à travers les rideaux, respirer la vapeur au-dessus des marmites, caresser l’éponge douce d’un pyjama d’enfant »

Ferroviaires de Sereine Berlottier
Disponible sur Publie.net
Collection Zone Risque
Catégorie Littérature contemporaine numérique -Texte poétique-
Mise en ligne initiale en novembre 2007
Mise à jour en septembre 2009

Dans la zone d’activité d’Eric Chevillard


Eric Chevillard« LE MAÎTRE-NAGEUR
On ne l’a jamais vu dans l’eau. Sait-il seulement nager ? On l’ignore. Il tourne autour de la piscine en faisant claquer ses sandalettes de bois sur les dalles. Semblable au morse ou à l’hippopotame, prétendument aquatiques, plus souvent vautrés sur les berges ou les banquises, il lui suffit de se tenir au bord pour entretenir sa réputation d’excellent nageur. »

Ce
MAÎTRE-NAGEUR est l’un des personnages de Dans la zone d’activité, sorte de ronde des métiers, chantonnée avec malice par Eric Chevillard.

Ils sont vingt-huit à être épinglés, comme autant de papillons dans une vitrine. Du BOUCHER au NOTAIRE, du MONTREUR D’OURS à la TRAPÉZISTE, aucun d’eux n’échappe à l’œil précis de l’auteur, prompt à déceler contradictions, poésie ou jusqu’auboutisme chez ceux qui font l’objet de son étude.

Personne ne sera épargné, pas même LE PAPE,
qui « apprécierait d’avoir quelques confrères parmi ses correspondants. […] Mais la foule qui se masse sous ses fenêtres vient le voir parce qu’il est un spécimen unique. Sa gloire est celle du dernier panda. Il n’a guère le choix de son costume, le matin, son habilleur ne va tout de même pas décliner toute une gamme de vêtements pour cette seule pratique. »

Tous tournés en ridicule, ces “travailleurs au travail” ?
Pas seulement. Des pirouettes, de l’ironie, mais aussi un zeste d’émerveillement.
Par exemple devant
LE GRUTIER qui « domine.
Les autres en bas s’activent dans les boues du chantier : il vit dans le bleu pur et sans poids du ciel ».
Ou devant LE VITRIER :

« Son âme simple et candide se retrouvait dans les fragilités et les transparences du verre. Elle s’y mirait, sans coquetterie. Sa réputation de vitrier fut bientôt établie aussi solidement que peut l’être une réputation de vitrier, toujours à la merci d’un projectile ou d’une méchante rafale. Il posait des vitres si parfaitement enchâssées dans le cadre des fenêtres et si limpides que l’on doutait parfois qu’il fût effectivement passé. »

Des pages rapides, ciselées, vives comme des dessins à la Sempé, Dans la zone d’activité se lit avec délice – si l’on accepte d’être frustré de ne pas pouvoir lire dix métiers de plus !

« L’ANTIQUAIRE
Pas brocanteur, attention, antiquaire : il ne vend pas des moulins à café, ni des tôles émaillées ni de la poussière. Il ne convoite pas les roues de vos charrettes à bras. Louis XIV trouverait chez lui de quoi se meubler selon ses goûts. Si le bon roi préfère changer pour de l’Empire, on fera aussi son bonheur. Meubles d’origine, avec certificats. Des buffets, des guéridons, un petit secrétaire en bois de rose.
Dans la zone d'activité, d'Eric chevillardSigné.
Les antiquités ne se démodent pas. On peut vivre à nouveau dans ces meubles : manger, ranger, langer. Il y a même des causeuses pour causer. Et des bergères qui ne quittent plus le coin du feu : dehors il pleut, il pleut, elles connaissent la chanson. »

Dans la zone d’activité d’Eric Chevillard
Disponible chez Publie.net
Dans la collection Atelier des écrivains
Catégorie Littérature contemporaine numérique -Textes-
Mise en ligne en novembre 2008
Mise à jour en septembre 2009

Incipit de Daniel Bourrion


Portrait« De tout cela nous ne trouvâmes au premier jour que quelques feuilles serrées dans une boîte de carton crevée au ventre des greniers, derrière l’armoire dans laquelle des effets passés de mode finissaient de s’offrir aux mites, à la poussière, aux dents du temps (…) »

Sur ces feuilles arrachées d’un cahier d’écolier se trouvent des « lignes d’une écriture serrée » qui vont bouleverser les esprits.
Nous sommes dans un paysage rural de l’Est, encore marqué par les traces d’une guerre qui reste dans les esprits. Se pose la question de ces lignes et de ce qu’il convient d’en faire. Et c’est un « nous » qui parle, un « nous » communautaire, la voix des habitants de ce village portée par la voix de l’auteur.

« Ce qu’il contait, ce semblant de testament, cet éclat de confession, il fallut aller le porter au curé après première lecture parce que l’on sentait bien que ce qui se disait là, ce que supposait ce qui se disait là, relevait du seul domaine d’intervention de cet homme-là, le curé. »

L’indicible de cette
« confession » est au cœur d’Incipit, mais ce roman n’est pas qu’une avancée vers une révélation sur ce que contiendrait le texte retrouvé.

Plus largement, c’est la peinture d’un paysage, à travers les portraits des hommes et des femmes qui l’habitent.

Portraits de soldats d’abord, visages d’hommes plus ou moins jeunes, happés par la guerre, poussés par « la petite gueule noire des pistolets » pour « se jeter en avant des tranchées dans des hurlements terribles dont on finirait par s’apercevoir, quand ces épisodes de mort-là seraient devenus historiques, qu’ils n’étaient pas menaçants mais pleins de peur, de la terreur qui vous venait d’avoir à jaillir ainsi de l’abri de la terre, de sortir de ces fentes qu’on y avait creusé pour s’y abriter ».

Portraits de gestes ancestraux, réminiscences, habitudes, instants précis, comme « la venue, un matin d’hiver, du dernier bouilleur de la région chargeant sur le plateau de son chariot les pièces énormes de chêne que nous déplacions pleines en les roulant sur leur bord circulaire inférieur dans de grandes symphonies de muscles, de souffles, de liquides dedans nous éclaboussant parfois lorsque le couvercle avait été enlevé ».

L’écriture de Daniel Bourrion est large. Elle laisse la phrase s’installer dans toute son ampleur, lui donne la place de s’échapper vers un aparté, un ajout qui lui vient à mesure qu’elle se forme, et fait confiance au lecteur qui reprendra le fil. Ce rythme étiré possède une grande puissance évocatrice.

« Lorsque les lèvres de l’homme d’église cessèrent de bouger, il se déploya un long moment durant lequel nous distinguâmes, tombant du clocher, les cliquetis de l’immense horloge comptant les halètements du temps – ça n’avait pas été une mince affaire que de l’amener là-haut, celle-là, non plus que ses quatre compagnes, ces cloches qui se mettaient en branle ensemble seulement aux grandes occasions, incendie ou guerre, se contentant le reste de l’année, des années, de scander nos journées par l’angélus, les sonneries des heures, les appels à la messe, aux vêpres ; ça n’avait pas été facile de hisser ces masses considérables, malaisées à mouvoir au point qu’on aurait dit qu’elles y mettaient de la mauvaise volonté, ainsi que certaines de nos bêtes refusant le soir de retourner à l’étable (…) »

Autour de thèmes comme la mémoire, la filiation, la mort, le récit avance jusqu’à l’arrivée du “je”, narrateur, rapporteur, témoin.

« La dernière ligne avalée, le point final atteint, j’ai posé les feuillets sur la table derrière moi pour ne plus les voir, j’ai croisé mes mains entre mes genoux et j’ai attendu qu’une parole puisse revenir. »

Incipit de Daniel BourrionL’écriture de Daniel Bourrion est singulière, et son souffle rare. À visiter, son atelier en ligne, Face écran-Terres, avec vue directe sur des textes en train de s’écrire

Incipit de Daniel Bourrion
Disponible sur Publie.net
Collection Zone Risque
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Catégorie Littérature contemporaine numérique -Roman-
Mise en ligne initiale en septembre 2008
Mise à jour en septembre 2009

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