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Un testament insensé de Leopold von Sacher-Masoch
« Le premier jouet de Warwara enfant avait été deux ducats tout neufs que son père, revenant d’une tournée, lui jeta sur les genoux. Warwara n’aimait pas la musique, on ne l’entendit jamais fredonner une chanson ; les romans ne l’attiraient guère, la poésie l’ennuyait. »Leopold von Sacher-Masoch, connu pour être l’auteur de La Vénus à la fourrure, l’est plus encore comme étant à l’origine du terme “masochisme”. Voici ici une autre facette de sa personnalité (sachant qu’il a lui-même fortement désapprouvé l’utilisation de son nom pour désigner cette pulsion). Sacher-Masoch apparaît dans Un testament insensé comme un conteur léger, élégant, à l’humour incisif et redoutable.
Avec ce roman court, nous voilà dans l’esprit de la fable ou du conte philosophique. L’auteur y décrit le parcours d’une femme aussi belle qu’impitoyable, de l’enfance à la mort, se plaçant comme témoin direct, puisque le narrateur de ce roman assure l’avoir effectivement rencontrée.
« Sûre de sa propre supériorité, Warwara était résolue à profiter sans miséricorde de la sottise humaine, afin d’acquérir une haute position sociale ; mais elle n’était pas encore fixée sur le choix des moyens. D’abord elle essaya son pouvoir sur ses parents, qu’elle dominait à l’égal l’un de l’autre, puis sur les jeunes officiers et employés du bailliage, qui étaient entre ses mains comme autant de moineaux prisonniers dans celles d’un enfant. Elle fit de nombreuses conquêtes, mais sut fuir tout ce qui ressemblait à une intrigue amoureuse. Son but était un riche mariage, et elle n’avait pas tardé à découvrir avec sa perspicacité ordinaire que les filles romanesques se marient rarement. Elle passait pour vertueuse et même pour prude, mais sa vertu n’était que de la froideur.»
Avec un “beau” mariage (c’est-à-dire riche) obtenu par la ruse, et l’avidité comme occupation quotidienne, le destin de Warwara pourrait se poursuivre sans heurts, si elle ne rencontrait la passion en la personne de Maryan Janowski, jeune homme honnête mais sans le sou.
Cet amour est cependant assorti au personnage de Warwara et à son caractère : c’est un sentiment avide, une faim de posséder plus que d’aimer. Elle ira jusqu’à acheter l’objet de cet attachement, comme on achète un cheval ou un animal de compagnie.
D’anecdotes en événements, la vie de la Warwara s’écoule sans qu’elle tire d’enseignements de ses actes, la générosité lui restant à jamais étrangère. Elle finira isolée dans un décor sordide, décrit par le narrateur lors de l’une de ses visites :
« Dans les bahuts et sur les étagères se mêlaient à la vielle argenterie les objets les plus hétéroclites : souliers de bal sans semelles, peaux de lièvres, bouquets flétris, vieux journaux, éventails cassés, squelettes de chapeaux, un bras de statuette, un collier de chien, un jouet d’enfant, la moitié d’un peigne, de vieux clous , des noisettes sèches, des brosses à dents usées. Un serin de mauvaise humeur piquetait du bec quelques graines de lin dans sa cage, dont les fils de fer étaient remplacés par un entrelacement de ficelles. Auprès d’une fenêtre jaunissait un calendrier de 1849. »
Un testament insensé est une fantaisie aux accents comiques. On sourit même aux réactions de Warwara devant la mort de celui qu’elle aime, car les mécanismes de son avarice et son cynisme frisent la folie.
Dans son théâtre de marionnettes, Sacher-Masoch se moque de ses personnages avec une cruauté amusée, et la caricature est vive. On ne peut que se réjouir de ne pas lire la mention “tiré de faits réels” en prologue…
« -Mon Dieu ! disait-elle […] j’ai des goût particuliers. Mon unique plaisir est d’avoir quelques pensionnaires sous les verrous de la prison pour dettes.Aux véritables indigents, elle ne donnait jamais une obole, car la satisfaction de les torturer ne l’eût jamais dédommagée d’une perte; l’avidité l’emportait encore chez elle sur la jouissance qu’elle éprouvait à faire sentir aux malheureux le pouvoir de l’argent. »
Un testament insensé de Leopold von Sacher-Masoch
Traduit de l’allemand (Autriche)
Aux éditions Autrement
Catégorie Littérature étrangère -Roman-
Parution en novembre 2009
Exercices de la perte d’Agata Tuszyńska
« Je me souviens de l’attente. De toutes sortes d’attentes. Devant les salles d’opération, attentes lourdes comme des prières inexaucées, devant les cabinets médicaux, car il se peut que quelqu’un se trompe, avant l’ultime diagnostic, après l’ultime diagnostic, après le verdict, après la sentence. Pour savoir, pour consulter, pour perdre espoir et ne jamais le retrouver. […] Attente devant d’autres salles d’examen, avant les radiographies, les scanners, les tomographies, sur un lit, sur un chariot, sur un brancard. Attente. »Au moment où elle assure la promotion de son roman Une histoire familiale de la peur, Agata Tuszyńska apprend que son mari, Henryk Dasko est porteur d’un « Glioblastome multiforme, la plus féroce des tumeurs au cerveau ».
Exercices de la perte, sous forme de journal chronologique, rend compte de cette dévastation. C’est l’avancée de la maladie, à la fois pour l’homme qu’elle aime et pour celle qui veut se situer au plus près, ne pas lâcher, ne pas perdre, ne pas capituler.
« Je n’ai pas entendu ce qu’ils disaient. Bien que nous écoutions tous les deux. Cela s’écoulait à travers nous sans s’y arrêter vraiment, emporté par un espoir constamment restauré. Ça ne peut pas finir ainsi, notre amour terrassera cette maladie. Nous vivrons. Nous vivrons.
Nous vivrons. Nous vivrons. »
La maladie hiérarchise à sa façon l’approche des vivants et des événements. À l’aune de la mort, de la perte, du désespoir infini que cette épreuve inflige, le regard d’Agata Tuszyńska vient capter l’essence de l’autre, des autres, telle la figure de Madame Jadzia qui vient apporter son aide au couple :
« Madame Jadzia parle aux carottes, apprivoise les angles, balaie la tristesse. Elle coud des châles avec les toiles d’araignées. Elle est capable de remédier à tout, elle connait les secrets des taches, des jambes enflées, de la mauvaise énergie. Elle presse le jus du chou, émince le gingembre en pétales de rose, habille les tartes comme des mariées. Elle sait désenvoûter les miroirs et rallumer les ampoules. »
La lecture d’Exercices de la perte est à la fois éprouvante (dramatique et déchirante) et magnifique. Il ne s’agit pas là d’un simple travail de deuil à but thérapeutique, mais du regard d’un écrivain sur ce vertige devant la mort si proche, le regard de celle qui sait la force de l’écriture, et veut invoquer son pouvoir :
« Confusion et impuissance des mots dès lors que c’était arrivé. Grandes lamentations. Et pour finir, l’ancienne croyance (la certitude) que les mots nous sauvent, que nous reviendrons à nous-mêmes par les mots comme par des chemins, des escaliers, pas à pas. Par les mots, sans lesquels aucun de nous n’est lui-même. Par les mots de consolation, de désespoir, par les mots comme par des rayons de lumière. En nous-mêmes. »Exercices de la perte d’Agata Tuszyńska
Traduit du polonais par Jean-Yves Erhel
Aux éditions Grasset
Catégorie Littérature étrangère
Parution en octobre 2009
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Ma femme de David Albahari
[…]Je la regarde : tout a laissé des traces sur elle : la maladie, les enfants, la guerre, la vie, la mort.
La pèlerine, dis-je, a glissé des épaules du monde et il la traîne derrière lui comme l’enfant traîne un tablier après avoir joué à faire la vaisselle. »
La pèlerine, dis-je, a glissé des épaules du monde et il la traîne derrière lui comme l’enfant traîne un tablier après avoir joué à faire la vaisselle. »
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Les dix-huit nouvelle de Ma femme ont toutes un point commun : le « ma femme » de David Albahari qui, s’il n’a rien à voir avec le « ma femme » de l’inspecteur Columbo, est tout aussi attachant.
À l’intérieur de ces nouvelles hors normes se trouvent de la poésie teintée de symbolisme, ainsi qu’un incroyable jeu avec la langue, le réel et la narration. Dans Une histoire sans issue, par exemple :
« Ma femme, qui était à genoux en train d’arranger les franges du tapis, lève brusquement la tête et demande, l’air incrédule : Tu veux dire que tu ne sais pas comment nous faire sortir de cette histoire ?
Ne pouvons-nous pas en ressortir en prenant le même chemin par lequel nous y sommes entrés ?
Si je le connaissais, dis-je, non seulement je rebrousserais chemin, mais je recommencerais tout depuis le début.
Ce qui veut donc dire, dit ma femme, que nous allons rester à jamais ici.
Oui, dis-je.
Tu aurais au moins pu écrire une belle phrase, dit ma femme. S’il faut s’installer à demeure, j’aime autant le faire dans une belle phrase. Belle et longue. »
David Albahari est un écrivain serbe qui vit au Canada (avec sa femme…). Il a publié huit romans, dont La Description de la mort qui a obtenu le Prix Ivo Andrić en 1983, ainsi que huit recueils de nouvelles. Ses livres sont traduits en une quinzaine de langues. Il est aussi traducteur d’auteurs comme Pynchon, Nabokov, Singer, Updike…À travers Ma femme, il crée un narrateur lunaire, souvent drôle, parfois en proie à de Mauvais rêves nocturnes qu’il cherche à débusquer le jour :
« J’ai jeté un regard dans chaque placard, j’ai déplacé chaque pot, chaque sachet et chaque boîte dans le garde-manger, j’ai passé le balai derrière le frigo, j’ai soulevé puis reposé chaque outil dans l’atelier – pas la moindre trace de rêves. »
David Albahari brode autour du thème de Ma femme dans ce recueil, propulsant le lecteur dans une perpétuelle surprise : impossible d’anticiper la phrase qui suivra celle que l’on est en train de lire. Le style est fluide, et l’on “avale” les nouvelles avec délice.
Cette inventivité, ce sens de l’absurde, tout à la fois mélancolique, grave, léger et ironique, agit comme un charme.
Avec l’amour, dans tous ses états :
« Il s’est tourné sur le côté, le visage vers le bord du lit, et presque au même instant Silvia s’est tournée elle aussi du côté opposé. Il n’y a pas de plus grand abîme, avait lu Nénad quelque part, que celui formé par deux personnes qui couchent ainsi séparées dans un même lit : quoi qu’elles tentent de faire par la suite, elles ne parviendront plus à le franchir. Et même si elles y parvenaient, une partie d’elles-mêmes resterait à jamais en arrière. Sans se retourner, il a tendu
son bras droit derrière lui, vers l’endroit ou Silvia aurait dû
se trouver, mais il avait beau tendre le bras, il ne pouvait
rien toucher. Puis il a mis fin à ces efforts, et il est resté allongé, immobile, jusqu’au moment où il a senti ses doigts s’engourdir. »
Ma femme de David Albahari
Traduit du serbe par Gojko Lukié
Catégorie Littérature étrangère -Nouvelles-
Parution en novembre 2009
La ville absente de Ricardo Piglia
« Il entrait dans les récits et en sortait, il se déplaçait dans la ville, il cherchait à s’orienter dans cette trame d’attentes et de délais dont il n’arrivait plus à sortir. Il lui était difficile de croire ce qu’il voyait, mais il en découvrait les effets dans la réalité. On aurait dit un réseau, comme un plan de métro. Il avait voyagé d’un endroit à un autre, traversant les histoires, et il s’était déplacé dans différents registres à la fois. »La ville absente est un labyrinthe inquiétant où se déplace Junior, journaliste, témoin et enquêteur. Il navigue à vue, en territoire inconnu, guidé seulement par la succession d’histoires des personnages qu’il rencontre. Le gaucho invisible, La femme suicidée, Les nœuds blancs, autant d’histoires dans l’histoire, celle d’une machine étrange construite par Macedonio.
« On avait d’abord expérimenté une machine à traduire. Le système était assez simple, il ressemblait à un phonographe placé dans une boîte en verre, pleine de câbles et de magnétophones. Un après-midi, ils chargèrent dans la machine William Wilson d’Edgar Poe pour qu’elle le traduise. […] Le récit se développait et se modifiait au point d’être méconnaissable. »
La machine se nourrit des histoires existantes pour en inventer d’autres, et d’autres encore. L’enquête de Junior lui apprend que c’est une machine-femme, Elena, et qu’elle doit échapper au contrôle, dans cette société cadenassée, entre espionnage, délation et systématisation.
La trame de La ville absente est difficile à restituer tant le travail de narration frôle le vertigineux. L’univers décrit est fantasmagorique, onirique peut-être, (« Les rêve étaient de faux récits, mais qui racontaient des histoires vraies ») cauchemardesque parfois, quand un homme évoque La carte de l’enfer :
« Moi j’ai vu des choses telles que je voudrais recommencer une nouvelle vie, sans souvenirs […] »
Dans ce roman-fable, politique et philosophique, les symboles sont nombreux. La figure d’Elena est complexe : elle est femme-mère langagière, issue de l’Histoire (car elle se nourrit des mots du passé). Elle semble à la recherche d’une île utopique, sorte d’Eden/Atlantide, se trouve en danger car soumise à la censure, menacée d’extinction. Mi-humaine, mi-mécanique inéluctable, elle est la création d’un ingénieur, un homme amoureux d’elle. Sorte de Déesse de la fiction, elle fait vivre, re-vivre, tous les mots exprimés, les contes, les superstitions, les rêves, les débuts d’explications du réel.
Le monde de Ricardo Piglia ouvre des interrogations multiples, dans une ambiance de terre en perdition, de roman noir. Junior entre dans des chambres d’hôtel miteuses, ramasse des bouteilles de gin vides, respire la fumée des cigares, retrouve un gangster coréen, s’endort dans un taxi au cœur d’une ville dissoute…
C’est une quête, à la fois des origines et du futur, un travail de fourmi, une expérience scientifique, à l’image de celui du personnage de Grete Müller et de ses recherches :
« Dans le sous-sol du Marché, dans le laboratoire éclairé par une lampe rouge, Grete Müller révélait les photos qu’elle avait prise cette nuit-là dans l’aquarium. Sur la carapace des tortues étaient gravés les signes d’une langue perdue. Les nœuds blancs avaient été, à l’origine, des marques sur les os. La carte d’un langage aveugle, commun à tous les êtres vivants. […] À partir de ces noyaux primitifs s’étaient développés au long des siècles toutes les langues du monde. Grete voulait arriver à l’île, car avec cette carte, il allait être possible d’établir un langage commun. »
Ricardo Piglia est un auteur exigeant pour lecteur exigeant. Il s’interroge sur les enjeux sociétaux de la littérature au sens large, (à ce titre, le fait que la machine à raconter des histoires se retrouve parquée dans un musée, dans une ville où des patrouilles veillent sans relâche, est emblématique).
La ville absente est un roman à relire et à décrypter, sa portée ne pouvant être réduite à une seule approche.
Elena, particulièrement, évoque un mythe dans toute sa dramaturgie.
« Je sais qu’on m’a abandonnée ici, sourde et aveugle, à moitié immortelle, si seulement je pouvais mourir ou le revoir une fois encore ou devenir vraiment folle, parfois je m’imagine qu’il va revenir et parfois je m’imagine que je vais pouvoir le sortir de moi, cesser d’être cette mémoire étrangère, interminable, je construis le souvenir, mais rien de plus. »La ville absente de Ricardo Piglia
Traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo
Aux éditions Zulma
Catégorie Littérature étrangère -Roman-
Parution en septembre 2009
Parution en septembre 2009
Voyageurs en souffrance de Mavis Gallant

« C’était une fille maigre aux mouvements lents, originaire d’une petite ville baroque allemande pilonnée par les bombardements, où l’on avait reconstruit tout ce qui méritait d’être préservé, et qu’on découvrait maintenant toute rose et dorée comme une belle enfant, neuve comme le jour qui se lève. »
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Voilà la première phrase de Voyageurs en souffrance, nouvelle étrange, élégante, ironique et déstabilisante de Mavis Gallant, auteure canadienne anglophone.
Le titre original, The Pegnitz Junction est assez emblématique, avec ce nom de nœud ferroviaire, endroit où, venant de toutes les directions, des trains se croisent pour repartir.
L’héroïne principale, Christine, va se retrouver à la jonction d’itinéraires divers. Jeune Allemande, elle vient de passer un séjour à Paris avec son amant, Herbert et le petit garçon de celui-ci, Berti. Tous les trois prennent le train pour rentrer chez eux, et c’est ce voyage qui est au centre du projet.
La narration est étonnante : elle place le lecteur dans un décor et des interactions qui se dévoilent très progressivement, exactement comme elles se feraient pendant un voyage où l’on découvre/décode un paysage nouveau à mesure qu’il défile. Les portraits des personnages se précisent ainsi que les enjeux qui les réunissent, mais l’impression ambiante est non linéaire. C’est une découverte chaotique, imprévisible, soumise aux aléas de la route, aux tracas d’un compartiment occupé, bruyant ou inconfortable, aux rencontres hasardeuses.
« Une fumée infecte déferlait derrière la fenêtre où se tenait toujours accoudé le barbu. L’étoffe râpeuse des banquettes grattait les jambes et les bras de Christine. C’était un velours d’une couleur hideuse, frappé d’un motif sans intérêt. »
Christine est en souffrance – elle est fiancée à un autre, supporte mal l’attention que demande Berti à son père – tout comme les autres protagonistes, y compris le petit garçon qui, dans sa solitude enfantine, a décidé d’élire comme confident privilégié une éponge…
Autre ressort qui donne toute sa particularité à cette narration, Christine est le réceptacle des pensées des autres voyageurs. Elle peine parfois à s’intéresser au sort d’Herbert ou de Berti, tant elle est perturbée par ces « interférences » qui surviennent brutalement, seulement marquées dans le texte par l’utilisation une police de caractère différente.
« La dame avait fini sa brioche. Elle humecta d’eau de Cologne un mouchoir qu’elle se passa sur les mains et sur la nuque. Les arbres qui défilaient dehors se reflétaient dans ses yeux. Nous n’avons jamais habité Flushing à cause des moustiques. On s’est installés tout de suite à Elmhurst où on est restés quarante-sept ans sans interruption. On habitait une maison à un étage. »
Solitude, absurdité, compassion, ironie, Voyageurs en souffrance offre une multitude d’angles de vue dans une langue d’une précision acide. Mavis Gallant navigue d’un personnage à l’autre à travers Christine. Elle exprime détresse, abandon, rancœurs, acceptation d’échecs, en conservant une distance décalée, lucide, parfois moqueuse.
« […]le chef de groupe prononça soudain les mots :
— L’époque d’Adolf…
Durant le silence qui suivit, il scruta chaque visage l’un après l’autre, d’un air triste et accusateur, comme un chien qu’on va abandonner ; la pause lourde de reproches et le regard canin durèrent si longtemps qu’on aurait entendu une pensée voler. D’ailleurs, Christine en saisit quelques-unes, en effet : c’étaient des pensées qui craquaient, comme craque une vieille chaise. Ils étaient tous là à retenir leur souffle et leurs pensées s’agitaient en craquant : “Seigneur, mais où cela va-il nous mener de parler de ces choses-là ?” Le chef de groupe se sentit enfin obligé de finir sa phrase parce qu’ils ne pouvaient pas continuer ainsi à retenir leur respiration, surtout ceux qui étaient corpulents et vite essoufflés.
— … fût pour l’art un triste temps dans ce pays. »
Au fil des pages, Christine débroussaille le chemin, se démène, au milieu de ces itinéraires collectifs parallèles. Elle doit trouver sa position, choisir, décider… peut-être se tourner entièrement vers Berti, le garçonnet à la petite main poisseuse et enfin répondre à sa demande répétée :« — Lis-moi une histoire »…
Voyageurs en souffrance de Mavis Gallant
Traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux
Aux éditions Les Allusifs
Catégorie Littérature étrangère -Nouvelle-
Parution en septembre 2009
Nouvelles de Grace Paley
« Pour nous mettre à l’aise, pour apaiser nos cœurs tandis qu’elle agonisait, notre vieille amie Selena a dit : La vie, après tout, n’a pas été une horreur sans répit – vous savez, j’ai vraiment passé quelques années merveilleuses avec elle.Elle montrait du doigt une enfant qui paraissait jaillir d’un portrait au mur – longs cheveux bruns, tablier blanc, tête et épaule en avant. »
C’est la première phrase de la nouvelles Amies, et elle est assez symptomatique de la façon de procéder de Grace Paley.
D’abord, elle ne prend pas ses lecteurs pour des benêts. Elle les place directement au cœur de l’action et du verbe de ses personnages – car dans de nombreuses nouvelles, c’est un personnage qui s’exprime et s’adresse à nous. Et elle ne se perd pas en descriptions soporifiques, ni sur la psychologie des “acteurs” qu’elle a choisi de montrer, ni sur les lieux dont elle parle. Droit au but. Et ses mots sont comme de multiples flèches lancées tous azimuts.
Elle dévoile l’essence d’un personnage sans le traduire ni le paraphraser. À nous de faire A+B, de tirer des conclusions, de sentir. De rire aussi, car Grace Paley est très vive, avec un côté imprévisible, un peu “bizarre” mais toujours tournée vers l’humain, entre curiosité pour ses travers, sens de son ridicule et empathie.
Que ce soit dans Les petits riens de la vie, Plus tard le même jour ou Énorme changement de dernière minute (les trois recueils réunis ici dans un même tome), chacune des nouvelles proposées est un régal.
Vivacité, peine, Grace Paley ne rate rien des conversations dans une cage d’escalier ou sur les bancs d’un parc. Elle s’installe dans un appartement et montre ses va-et-vient, petites misères, petites joies ou moments de folie.
« Malgré tout, j’ai donné à Clifford encore une chance de se rétracter et de rester mon ami. Je lui ai dit : “Merdeux ? Mon éducation a été dégueulasse ?”
Ce coup-là, il n’a même pas pris la peine de répondre, occupé qu’il était à rassembler ses effets épars dans la pièce.
Ce coup-là, il n’a même pas pris la peine de répondre, occupé qu’il était à rassembler ses effets épars dans la pièce.
L’air s’échappait doucement de mes deux poumons qui se dégonflaient. L’eau est montée en bouillonnant, menaçant de pénétrer, et je serais morte de pneumonie galopante – chose dont je n’avais jamais entendu parler – si ma main ne s’était pas saisie d’un cendrier de verre et ne l’avait lancé sans qu’une décision personnelle eût la moindre part dans ce geste.
Clifford était à quatre pattes en train de chercher les chaussettes qu’il avait laissées vendredi sous le fauteuil. Il avait le dos tourné vers moi ; sa tête était dans une position qui convenait bien à la trajectoire. Et c’est un imbécile heureux qui serait passé de vie à trépas si je n’avais été aveuglée par les larmes et n’avais par conséquent fait que lui arracher le lobe d’oreille, qui n’est guère qu’un vestige d’organe de toute façon. »
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Elle montre le dessous des cartes, incisive, jamais cruelle. Et il est pratiquement impossible d’expliquer comment, avec peu de mots, des métaphores percutantes et inattendues, elle arrive à lancer des émotions vers le lecteur, à rendre l’intensité de l’amour d’une mère, la solitude ou le retour sur soi singulièrement lucide d’une femme âgée sur son parcours.
Si on ajoute à ça la personnalité même de Grace Paley, militante pacifiste, luttant pour l’alphabétisation, contre la violence et les dictatures, pour la place des femmes et pour tout ce qui peut améliorer le sort des enfants… Une belle nature, que l’on devine expansive, unique. Ses Nouvelles nous offrent son regard, une vraie richesse, une vraie découverte d’elle et des autres…Nouvelles de Grace Paley
Trois recueils : Les petits riens de la vie, Plus tard le même jour et Énorme changement de dernière minute
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Claude Richard et Sylvie Granotier, Traduction révisée par Catherine Texier
Aux éditions Rivages
Catégorie Littérature étrangère -Nouvelles-
Parution en mai 2009
Parution en mai 2009




« Don Amadeo s’apprêtait à sortir. Aldecoa sourit et dit d’une voix claire :





