Catégorie Littérature étrangère -Roman-

Parution le 8 janvier 2009

david_toscana3Au cœur d’Icamole, petit village mexicain écrasé par la sècheresse, Remigio est le seul à garder un peu d’eau au fond de son puits.

Un jour, il y découvre le cadavre d’une fillette. Troublé, il va se confier à son père, Lucio, le bibliothécaire un peu particulier d’une bibliothèque un peu particulière puisque personne, dans ce village de simples paysans, ne vient lire.

C’est le début de l’intrigue d’El último lector, roman épique et singulier.

En phrases longues, mais jamais lourdes, David Toscana campe personnages et action au centre de la littérature.

Lucio est celui qui s’arrime aux livres avec une évidence désarmante. Il se donne pour première mission de les lire pour les trier, car « il y aura toujours plus de livres que de vie. Les imprimeurs pourraient faire grève pendant dix ans, personne ne le remarquerait ».

Il se doit donc d’exclure de ses rayonnages les ouvrages qui lui semblent imparfaits, ceux qui font « la morale comme une bonne sœur » et dans lesquels, par exemple, la couleur de la peau n’aurait pas d’importance. Dans sa bibliothèque, une trappe est réservée aux livres « censurés », non conformes à ce que Lucio estime « authentique », ceux « qui mentent ». C’est « l’Enfer », et les livres qui y tombent seront dévorés sans pitié par un élevage de cafards bibliophages.

Lucio ne range pas un roman sur une étagère avant d’en avoir parcouru les lignes (à noter que les livres évoqués sont tous inventés, nés de l’imaginaire prolifique de l’auteur).

Il refuse net les classements usuels d’une bibliothèque : ceux par ordre alphabétique, par sujets, par nationalités, etc. Et par-dessus tout, il nie l’opposition faite entre fiction et non-fiction : « Un livre d’histoire parle de choses qui sont arrivées, tandis qu’un roman parle de choses qui arrivent ».

Pour lui, la littérature est réelle. Elle est ce qu’il appelle « le présent permanent ». C’est en fonction de la lecture du Pommier qu’il conseille son fils, qu’il lui dit comment réagir. Il est également convaincu que la petite morte retrouvée au fond du puits est Babette, l’héroïne d’un de ses ouvrages préférés, La Mort de Babette. Aux demandes qu’on va lui faire, il répondra par les intrigues romanesques qu’il a approuvées, remplaçant le nom des personnages par celui des habitants d’Icamole. Ses choix, pourtant uniquement littéraires, prendront corps dans la vie de ce village, et pèseront dramatiquement sur le cours des événements.

Avec maestria, l’auteur entrelace des extraits de son livre à d’autres. Dans ce mélange picaresque, le réalisme et le fantastique se fondent jusqu’à ne plus se démêler. Le but de ce va et vient n’est pas de l’ordre de la fantaisie, ni un simple exercice de style. Toscana révèle ici l’équilibre des forces en jeux : si l’homme peut modifier les mots, les mots peuvent modifier la destinée de l’homme, le tout dans un mouvement de perpétuel balancier.

L’attention portée à la ponctuation va dans ce sens. Les barrières, qui d’ordinaire séparent la narration et les citations rapportées, sont gommées. Les personnages des Poissons de la Terre ou des Après-midi de Rebeca, deux livres feuilletés par Lucio, deviennent palpables pour lui, et s’insèrent avec fluidité dans un grand brassage. Tous, héros de papier et paysans, prennent forme humaine.

Quelques notes d’humour surgissent : par exemple dans la savoureuse scène où Lucio, implacable de sincérité, corrige rien moins que la Bible :

« Il tourne les pages en arrière pour tomber sur le premier chapitre de la Genèse. Au commencement Dieu créa les cieux et la Terre. Il nie de la tête. Pourquoi préciser que le commencement est le commencement ? Il raye les deux premiers mots et lit à voix haute : Dieu créa les cieux et la Terre. Beaucoup mieux, se dit-il. Il saute plusieurs pages et se remet à lire. Par la grandeur de ton bras ils deviendront muets comme une pierre. Lucio s’est toujours méfié des comparaisons. Muets comme une pierre, répète-t-il dans un murmure, au cas où ils auraient été muets comme des troncs ou des chaussures ou ce qui lui passe par la tête. Après avoir révisé son opinion, il finit par accepter la comparaison, parce que par sa banalité même elle passe inaperçue, avoir écrit deviendront muets comme un ongle, ferait que le lecteur la considère comme une extravagance, ce qui distrairait son attention du texte. »

Au fil des pages, on comprendra ce que Lucio cherche vraiment, de livres en livres : Herlinda, sa femme défunte. S’il la découvrait dans l’existence éternelle d’un personnage de roman, elle serait à jamais ressuscitée. Remigio, son fils pourtant quasi analphabète, le comprend. « C’est pour ça que tu continues à lire ? » lui demande-t-il, saisissant soudainement l’enjeu.

La fin du livre est superbe de résonance.

Il y a une grande humilité chez David Toscana. Caché au milieu du texte, comme le bibliothécaire l’est par sa pile de livres fictifs, il se place aux antipodes de l’écrivain nombriliste dont l’ego suinte et empèse chaque phrase.

C’est au lecteur qu’El último lector s’adresse. Comme Lucio, c’est nous qui décidons du destin d’un roman et de l’intensité de son impact. N’est-ce pas nous qui laissons vivre ou mourir un personnage, rien qu’en tournant une page ?

couv-el-ultimo-lector2David Toscana redistribue les rôles. Il ne dompte pas l’écriture en matamore, mais l’utilise, la malaxe, la travaille pour en faire luire les faces multiples, à travers ses descriptions, ses envolées, ses absurdités joyeuses.

C’est un grand écrivain.

Il offre ici l’opportunité d’être, et c’est assez rare pour qu’on s’en émerveille, un ultime lecteur.

El último lector de David Toscana aux éditions Zulma

Traduit de l’espagnol (Mexique) par François Michel Durazzo


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  1. Coup de coeur pour moi! Ca fait plaisir de lire un autre avis enthousiaste!:) Mais c’est intéressant de voir que ce livre ne fait pas l’unanimité, vraiment je ne l’aurais pas cru.

  2. edwood dit :

    Bravo pour ce bien beau billet qui met en valeur l’oeuvre de Toscana.
    Comme vous, j’ai passé un moment délectable en sa compagnie. De la littérature, comme je les aime, authentique et fantastique à la fois.

  3. pagesapages dit :

    A girl from earth, peut-être qu’il déstabilise par sa singularité…? Je l’ai adoré aussi (j’aime bien être déstabilisée🙂 ).

    Merci Edwood ! C’est vrai que Toscana brasse large et ne se limite en rien !

  4. Sammy dit :

    Je crois que c’est Borges qui disait qu’il y a plus d’humilité dans l’acte de lire que dans l’acte d’écrire.

    Je vais noter ce livre dans un p’tit coin, ton texte m’a donné envie de le lire !

    Argh ! Grand Livre ! Vraiment ! Grosse merveille ! (je suis très explicite ce matin, non ?)

    🙂

  5. Renaud dit :

    Bravo, vous avez dit l’essentiel sur ce livre que moi aussi j’ai beaucoup aimé. C’est un texte riche et, ce qui est très plaisant, tourné vers les lecteurs. C’est un livre d’écrivain bien sûr, mais aussi de lecteur attentif. Vraiment, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire. Peut-être j’écrirai également une critique, car une seconde lecture peut en apprendre encore. Et puis, j’aime beaucoup cette ambiance mexicaine ! (Voir également le « Pedro Paramo » de Ruan Rulfo, le classique de la littérature mexicaine initiateur du réalisme magique.)

    Merci de ce nom d’auteur que je note avec gourmandise ! Votre reportage sur Toscana était un plaisir à lire ! (Lucio-Lucifer… c’était pourtant bien vu !🙂 ) A bientôt !

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