brian-evenson3Parfois, les choses sont logiques : si Brian Evenson est hors du commun, son livre est atypique, et l’inverse est vrai également.

Le parcours de l’homme donne un éclairage très particulier à son travail : issu d’une famille mormone depuis six générations, il est d’abord prêtre. Son premier recueil, Altmann’s Tongue, est jugé inacceptable par son Église qui le somme de choisir entre sa foi et l’écriture. Que l’on puisse se procurer aujourd’hui la Confrérie des mutilés montre la voie qu’il a suivie, jusqu’à se couper de sa famille, dont tous les membres sont restés mormons.

La Confrérie des mutilés est son troisième livre disponible en France, avec Contagion et Inversion (tous deux parus également aux éditions du Cherche Midi).

Le détective Kline ne manque pas de sang froid : le « gentleman au hachoir » lui ayant tranché la main, il cautérise lui-même sa blessure sur la plaque d’un réchaud, avant de tuer son agresseur d’une balle tirée dans l’œil. C’est le point de départ de ce livre qui va propulser Kline au cœur d’une secte très singulière : la Confrérie des mutilés.

Y appartenir est simple et se résume à deux conditions : croire, et être amputé d’un membre. Obtenir un poste élevé au sein de cette communauté demande des sacrifices : chaque montée dans la hiérarchie s’accompagne de la perte d’un morceau de soi (doigt, bras, jambe, oreille…).

Le rang d’un disciple se mesure au nombre de ses « parties » manquantes, si bien que les « uns » et les « deux » n’occupent que des postes subalternes. Je vous laisse imaginer à quoi peut bien ressembler un « huit » ou un « douze », figures phares de cet Ordre étrange.

Kline va, à son corps défendant, se trouver enrôlé dans une enquête ahurissante où le danger de perdre la vie se double de celui de perdre des morceaux de soi, au sens propre.

Brian Evenson se joue des genres avec allégresse. Du roman noir à la Chandler, il garde l’intrigue et les questionnements. Il y adjoint du surréalisme kafkaïen, avec le décalage curieux de ses personnages qui obéissent à d’autres repères que ceux que nous connaissons. Ce héros, Kline, dont on ne sait pas grand-chose, évolue dans un décor de portes fermées, de couloirs et d’improbables chambres d’hôpitaux, ce qui ajoute beaucoup à l’onirisme de cet environnement sombre. L’action ne manque pas : quelques moments s’apparentent aux scènes d’un film où le samouraï hacherait menu ses opposants sans états d’âme. Ajoutons à cela une dimension spirituelle, cette quête de la foi dans la perte de soi, perte tangible, concrétisée par la disparition d’une main ou d’un orteil. Sans compter que Brian Evenson pimente le tout d’un humour solide, par exemple lorsque son héros doit rédiger une liste de courses :

« Des œufs, songea-t-il.

Des œufs, nota-t-il, même si de la main gauche, cela ressemblait plutôt à des euls.

Ma main gauche ne veut pas d’œufs se dit-il, elle veut des euls.

Il continua d’écrire, sa main gauche mutilant légèrement chaque mot. “Que dis-tu de ça ? ” fit-il à son moignon ou à sa main amputée. Quelle différence ? »

Brian Evenson aurait-il écrit ce livre s’il n’avait pas derrière lui noué ce rapport conflictuel avec son Église ? Croyance, don et connaissance sont des mots qui ne résonnent sans doute pas en lui – qui prêcha la bonne parole – avec la même intensité que dans d’autres têtes :

« – Le savoir est le plus précieux des biens, rétorqua Borchert en souriant. Faisons un marché, voulez-vous ? Le savoir en échange d’un membre.

– Quoi ?

– Vous m’avez bien compris. J’échange le savoir contre un membre. À vous de choisir lequel. Une main ou un pied fera l’affaire, à la rigueur.

– Non, protesta Kline.

– Voilà votre problème, déplora Borchert. Vous n’avez pas vraiment envie de savoir.

– Si, je veux savoir.

– Chair ou vérité ? Qu’est-ce qui compte le plus ? »

Jusqu’à la fin, le doute plane à propos des décisions que Kline doit prendre. Où vont-elles vont-elle le mener ? « Bien sûr que j’ai le choix. On a toujours le choix. Je vais simplement faire comme si je ne l’avais pas. »

couv_confrerie_mutiles1Un livre étrange, donc, sidérant par bien des aspects, remuant, insolite. Une façon récréative pour Evenson d’évoquer des enjeux philosophiques comme la foi, la perte de soi, les sacrifices, la pureté, l’obéissance aux règles, la liberté de jugement et le renoncement.

Alors pourquoi diable en « amputer » sa bibliothèque ?

La Confrérie des mutilés de Brian Evenson

Traduit de l’américain par Françoise Smith

Editions du Cherche Midi

Catégorie Littérature étrangère

Parution le 25 septembre 2008


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  1. Chère rédactrice

    Pour un départ, c’en est tout un. Appartenir à une religion dont l’adhésion repose sur une amputation de membre est singulier. J’imagine les chemins et les routes que parcourt l’écrivain pour maintenir notre intérêt. Et vous nous en donnez un bel aperçu lorsque Kline se voit offrir un échange hors de l’ordinaire : le savoir contre un membre. Il me semble que cela suffirait, en effet, à titiller notre intérêt pour rechercher dare-dare ledit bouquin. Intéressant, comme aurait dit mon cher ami Watson.

    Pierre R. Chantelois
    Montréal (Québec)

    Pierre, c’est très juste. Sherlock aurait peut-être jeté un oeil attentif à cette confrérie. Puis il aurait attrapé son violon et sorti la cocaïne de sa pantoufle. C’est peut-être la seule chose qui manque à ce projet hors du commun ! 🙂

  2. Bartleby dit :

    Deux étoiles seulement pour Evenson ? Vous êtes bien dure… Surtout que je vous rejoins pour la plupart des choses que vous en dîtes. La Confrérie est sortie en France avant de paraître aux EU (je ne sais même pas si c’est fait…). C’est un livre un peu à part dans son oeuvre ; une sorte de farce métaphysique qui joue avec les genres (comme vous l’avez dit). Il faut lire Inversion, superbe roman dans lequel il règle notamment ses comptes avec le Mormonisme…
    Bien à vous

    C’est vrai, ça, pourquoi 2 étoiles seulement ? (ah, du coup, je m’introspecte…). Déjà, 2 étoiles dans mon classement, c’est une position admirative (puisque je ne parle que des livres que j’aime). Disons qu’Evenson est brillant pour toucher mon intellect, mais que d’autres livres résonnent de manière plus sensible et plus profonde …?
    Merci de votre commentaire et du conseil de lecture. Je vais me procurer Inversion prochainement.
    🙂

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