Catégorie Littérature française -Roman-

Parution en mai 2008

thierry_vila5Sans doute, à l’initiative de ce livre, y a-t-il un désir de réparation posthume : la volonté de rétablir l’injustice faite à la mémoire de l’architecte Francesco Borromini, dont on utilisa le nom (que l’on déclina en “borrominisme“) pour qualifier, non sans dédain, un mauvais goût patent pour les arabesques baroques et les bizarreries entortillées.

Le Bâtisseur est une biographie romancée, travail d’un érudit sur la vie d’un autre. La cohérence du projet est telle que l’authentique et ultime lettre de l’architecte s’y insère pratiquement sans modification. Thierry Vila exhume donc les viscères de Borromini et le ressuscite, pour en extraire les mécanismes intérieurs, les errements et établir le sens profond de son parcours.

Francesco Borromini est un tourmenté qui penche tantôt vers la foi, tantôt vers les connaissances hérétiques répandues en ce temps dans les ouvrages prohibés.

De plus, la brillante réussite de son rival, Gian Lorenzo Bernini, dit le Bernin, est une épine fichée au cœur de ce bâtisseur. On pourra voir (comme il y est fait allusion sur le site de l’éditeur) une similitude avec le duel qui opposa Salieri à Mozart.

De 1641 à 1667, dans une langue souvent proche de l’époque dont il est question, le narrateur invisible s’infiltre dans les pensées de son personnage. Il l’accompagne sur un chemin tortueux fait d’accalmies et de luttes contre ses contradictions, jusqu’aux transes de l’acte créatif, seul apaisement de cette âme souffrante.

« Ses mains guidaient la forme qui guidait ses mains, et cette forme en l’occurrence jouait dans le ciel de Rome, mais c’était une forme de lui-même, qui capturait ses élans, et c’était de son corps silencieux, mémoire de l’univers, que jaillissaient les inflexions, les poussées verticales, les glissements obliques, les repentirs et les chutes retenues, les respirations. Peu à peu, au fil des pressions sur la cire et des rythmes qui étaient montés des profondeurs de son être, le grain, la ligne et le plat luisant s’étaient enroulés en une ascension douce et invincible. »

La part belle échoit à un personnage presque secondaire, Catherine, servante fidèle, portrait d’une humanité pauvre, illettrée mais intuitive. Elle suivra son maître jusqu’au bout et s’exprimant face à un sculpteur qui veut réaliser son buste, elle dira :

« -Il est bon que je devienne pierre, c’est ce que j’ai toujours voulu. Depuis que je suis enfant.

[…] Elle continua, le nez dans ses chiffons :

-Être exposée au vent, à la pluie et au soleil, sans jamais craindre pour soi, abriter les hommes et leur mort. Gardienne de tombeau, ou peut-être, hésita-t-elle, une figure debout, dans la campagne.

-Pensez-vous à une figure particulière ? demanda Boselli.

-Non, répondit-elle, elle serait sans visage.

-Pourquoi sans visage ? insista-t-il.

-Sans visage et sans forme, avait-elle répondu.

[…] en baissant le regard :

-Pour que chacun puisse me reconnaître…

Puis relevant fièrement la tête :

-Nous existons vraiment ! »

L’époque – peste, violence, sorcellerie, honneurs, bannissements – est décrite avec éloquence. L’un des derniers visages du livre se révèle symbolique : c’est une une religieuse décharnée, passeuse de mort et de vie, sorte de Parque sibylline.

« L’errante s’est baissée pour entrer dans la pièce au sol de terre battue. Tout de suite, elle avise un tas d’immondices, d’épluchures qui traînent sur le sol. Elle s’assoit et commence à manger l’ordure. On veut lui donner du pain et de l’eau claire. Elle refuse obstinément toujours sans un mot, ni un son. La main seule signifie le refus et le regard, clair, joyeux, portant lueur, loin en dehors de son visage. Ceux qui croisent son regard tombent à genoux, implorent le pardon du Seigneur. »

J’ai parfois fléchi sous l’assaut de phrases alourdies par cette langue datée, quasi surannée. Si le style s’impose comme matière légitime au projet, il a aussi accentué la distance qui existe d’avec cet architecte. Il peut a contrario encourager l’immersion dans l’époque. Comme il est dit page soixante-dix : « Il se souvint également qu’en toute chose, selon Agrippa, était son véritable contraire. Et il eut la certitude, conforté par les paroles de ces grands esprits, qu’en lui tout était pur antagonisme, dans chacun de ses atomes, terme à terme, et que le mouvement des opposés ballottait son âme […] »

couv_thierry_vila_le_batisseur2Une fois entendu ce message d’outre-tombe, je sais maintenant que je pourrai me recueillir en initiée, à Rome, devant l’église Saint-Charles-des-Quatre-Fontaines et y admirer balustres, chapiteaux, et les frontons dits “angéliques”, car bâtis par la réunion de deux ailes d’ange…

Thierry Vila est aussi l’auteur de La Nage (éditions verticales)

Le Bâtisseur de Thierry Vila

Aux éditions Verticales


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  1. Ce bel article sur « Le Bâtisseur » n’est pas signé. De qui est-il?
    Pierrette Fleutiaux

  2. cjeanney dit :

    je suis la responsable (merci à vous !)
    mais ce site n’est plus renfloué actuellement car j’ai changé d’adresse et varié mes activités
    http://christinejeanney.net/
    Encore merci
    CJeanney

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