Catégorie Littérature française

Publication en avril 2008

photo-christophe-leon1Si les romans d’amour abondent en littérature, voilà un cas rare : Noces d’airain est un roman de non-amour.

Comme un médecin légiste dissèque méthodiquement les cadavres, Christophe Léon décrit le dernier quart d’heure de la vie d’un couple, un dimanche matin, entre 8H45 et 9H, minutes après minutes. Pas de suspens inutile, car nous comprenons dès les premières pages que ce couple va se détruire. Nous pressentons l’escalade folle de gestes sanglants, jusqu’à l’outrance, dans la veine de ce film de Danny DeVito, La guerre des Rose, mais en littérature.

L’auteur passe la parole à tour de rôle à ses personnages. La parole ou plutôt la pensée, car jamais ils ne s’adressent l’un à l’autre, ou si rarement. Ils pensent. La construction du livre fait ainsi se succéder les états d’âme de chacun et l’on passe de « Elle » à « Lui » alternativement, jusqu’à un « Eux » proche de la nitroglycérine.

« _Elle

(…) J’hésite un instant avant de descendre. Ne devrais-je pas allumer ?

Le dimanche, mon mari me l’interdit. Il souhaite faire “la grasse” comme il dit. Allumer serait, en quelque sorte, une affirmation de ma personnalité. Un acte de rébellion. »

« _Lui

Une marche après l’autre. Me tenant à la rampe sur laquelle ma main glisse. Je descends l’escalier. Je profite des derniers moments qui m’appartiennent. A moi et à personne d’autre. Surtout pas à madame. Dans un instant, elle me donnera le bonjour. Elle me regardera par en dessous. Comme elle le fait toujours. J’aurai la désagréable impression d’être examiné par les trous de nez. Trépané. »

À tour de rôle, ils racontent, férocement lucides. Ils n’hésitent pas à exposer leurs gestes intimes, leurs sentiments peu avouables. Rancunes, impuissances, frustrations et solitudes entrent dans la composition de ce piège fatal. Noces d’airain est une plongée au cœur de ce qui ne se dit ni ne se raconte, de ces vies pourtant anodines. De l’extérieur, les apparences sont presque sauves. De l’extérieur, ici, il est rarement question, et lorsqu’un décor plus large est planté, il oscille entre bêtise crasse et mesquinerie.

J’ai parfois été rebutée par l’avalanche de détails sordides, par l’examen cru des bassesses de chacun. Car qui, d’Elle ou de Lui, pouvait provoquer de l’empathie en moi ? Pitié, commisération ? La lecture avançant, j’ai mesuré leurs failles. Mises à nu, elles se creusent, et chacun, tétanisé par ses propres fissures, ne peut refermer celles de l’autre.

Si Christophe Léon sonde cette bourbe conjugale, est-ce pour, au-delà de la purge, la dénoncer ? Ou est-ce plutôt pour y découvrir, caché, dans un recoin, un restant d’humanité ? S’il existe, il paraît bien ténu, et aussi fin que le trait est noir. Le style est rude, sans concession. Les phrases sont courtes, cruelles. Les détails, parfois obscènes, évoquent un tableau de Bacon.

couv-noces-d-airain1Alors, je ne m’étonne pas de voir Noces d’airain publié dans la collection Esthétique (provisoire) de l’horreur. J’ai cherché une porte ouverte, une échappatoire qui me laisserait un gramme d’espoir au milieu de cette mécanique de l’effroi. Je l’ai trouvée : sur les lieux du drame, une bulle d’oxygène, la présence de deux gendarmes, l’un en tutu et l’autre en diablotin !… Pirouette insensée ? Signe tangible du rêve, comique de cette fantaisie cauchemardesque ? C’est ce que les optimistes incurables, dont je dois finalement faire partie, préféreront penser.

Noces d’airain de Christophe Léon aux éditions ArHsens




Une réponse "

  1. Val dit :

    Bonjour Christine,

    J’ai bien reçu Noces d’airain, et j’ai savouré chaque instant de ces 15 dernières minutes de ce couple. Ce livre m’a à la fois rendue triste, pensive, étonnée, parfois gênée et j’en passe! Dès le début du livre, on ressent un pincement au cœur car on sent que ça ne peut finir bien. Peut-être parce que je suis une fille, j’ai eu plus de mal à comprendre l’attitude du mari vis à vis de sa femme, où on a l’impression qu’il ne l’a jamais aimée et qu’il l’a toujours considérée comme une moins que rien. Comme toi, j’ai noté cette différence de vision entre le couple à l’extérieur et le couple intime. Et puis finalement je suis restée perplexe face aux gendarmes en tutu et en diablotin. Ton explication du rêve me parait aussi une bonne hypothèse, ou alors n’est-ce pas l’imagination du couple? Je ne sais pas, en tout cas, c’est un livre qui fait réfléchir, et ce sont ici 100 pages explosives.

    Je suis ravie de lire ton expérience de lecture !🙂 Tu as raison pour l’attitude du mari. J’ai senti une pression sociale latente qui fait que dans son esprit (au mari) la femme tient forcément un rôle accompagnateur, secondaire, maternel, encourageant, mais sûrement pas un « premier rôle » (qui serait l’apanage de l’homme). C’est intéressant, car je réalise du coup de Christophe Léon a su montrer derrière son « constat de médecin légiste » que ces quinze minutes sont le résultat de deux histoires dans une société particulière.
    Et pour les « 100 pages explosives », c’est vraiment ça ! Incisif, acide ! Ouche !
    🙂

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