Catégorie Littérature étrangère

Parution le 28 août 2008

alicesebold1Ce livre aurait pu s’appeler Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme si le titre n’avait pas déjà été utilisé par Stephan Zweig.

Il commence brutalement, par le meurtre d’une mère par sa fille.

La mieux placée pour le raconter sans rien omettre, est cette fille meurtrière, Helen. C’est elle qui parle, dans le roman Noir de lune, d’Alice Sebold.

De la description initiale du crime jusqu’aux dernières phrases du livre, Helen vivra cette journée avec une intensité qu’elle n’imaginait pas.

Elle décortique ses actes, les décrivant méthodiquement, avec une précision que l’on sent destinée à servir de bouclier contre la folie. Pendant qu’elle agit, elle pense, et c’est tout son passé qui la traverse, ramassé dans ces instants de flottement. Helen revoit son enfance par bribes, dans le désordre : ses enfants, son père – pourquoi les a-t-il quittées, sa mère et elle, et surtout de cette façon ? – les voisins, son ex-mari, sa meilleure amie, elle petite-fille, son travail…

Elle n’en tire aucune conclusion autre que celle d’en être arrivée là, à assassiner sa mère, « parce que c’était elle, parce que c’était moi ».

Le style est aigu. L’auteure alterne l’exposé des gestes successifs – sobre, quasi-clinique – et les rappels du passé. Helen s’est construite sur l’incompréhension de cette mère adorée et haïe, idole détestable, sorte de « Garbo domestique » démente.

Elle veut s’extraire, se sentir vivre, comprendre, être lucide, y compris sur son propre compte : « À quel moment prend-on conscience que le fil qui court dans votre ADN a transporté les difformités relationnelles de vos parents biologiques au même titre que leur diabète ou leur densité osseuse ? »

Helen raconte et se raconte, avec sincérité. Elle pose son inadéquation au monde, dans l’absurdité du déroulement des événements.

« Une fois au milieu de ma pelouse, je me suis allongée, bras et jambes écartés. Je regardais les étoiles au-dessus de moi. Comment avais-je pu me retrouver dans ce quartier ? Dans un endroit où ce genre de comportement faisait de vous une cinglée, alors que mes voisins, qui coiffaient leurs canards en béton de bonnets à Pâques et de chaussettes à Noël étaient considérés comme sains d’esprit ? »

Noir de lune, c’est à la fois la face cachée et la face visible de la mère de la narratrice, mais aussi de son père et, au final, d’elle-même : Helen, matricide. Les mécanismes qui l’unissent à la victime sont douloureux :

« Je connaissais les limites de ma mère parce qu’elles constituaient la moelle de mes os. Je compris alors, comme je le pressentais depuis des années, que j’étais née pour être sa représentante dans le monde et lui rapporter ce monde à la maison – qu’il s’agisse des créations multicolores en papier kraft de mes premières années d’école ou d’affronter des hommes en colère surgis dans le jardin. Je ferais cela pour elle. C’était notre contrat tacite à nous, la façon dont cette enfant servirait ce parent. »

Jusqu’au dernier paragraphe, Helen oscille d’un choix à l’autre, dans un suspens étrange. Elle se débat, entre mémoire et mouvements, ballottée par des questions effarantes :

Que va-t-elle faire du corps ? Va-t-elle se dénoncer ? Faire porter les soupçons sur quelqu’un d’autre ? Quitter la ville ? Se suicider ? Demander de l’aide ?… Mais à qui ?

C’est avec le sentiment d’avoir approché au mieux toute la complexité de sa vie, de ces vies, que se termine la lecture de Noir de lune, roman d’une force peu commune.

couv_noir_de_lune1Rien d’étonnant à ce qu’Alice Sebold n’en soit pas à sa première œuvre marquante. Son précédent livre, lui aussi sorti chez Nil éditions, La Nostalgie de l’ange, a été un succès, à juste titre.

Noir de lune d’Alice Sebold chez Nil éditions

Traduit de l’anglais (États Unis) par Odile Demange


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  1. M agali dit :

    Je n’ai pas encore lu celui-ci, mais je le ferai.
    J’ai découvert Alice Sebold avec La Nostalgie de l’ange, un très beau livre, mais là où elle a fait de moi une inconditionnelle, c’est avec Lucky, où elle a trouvé le ton, l’écriture juste, exactement adaptée au plus difficile des sujets.

  2. pagesapages dit :

    Je crois que Lucky est entièrement autobiographique, ce qui lui donne d’autant plus de force . Un bon conseil de lecture. Merci Magali !

  3. Françoise dit :

    Voilà qui fait très envie.

  4. Ce livre a été un coup de coeur pour moi, j’ai vraiment adoré.

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