patrick-renou2On raconte que, juste avant notre mort, nous pouvons voir défiler toutes les images de notre vie.

Patrick Renou, lui, fait défiler les images des morts, et ils sont nombreux à clamer leurs noms, à l’intérieur des pages de Seuls les vivants meurent.

C’est une ligne ininterrompue de silhouettes qui s’avancent, fantomatiques, toutes porteuses à la fois de leur vie et de leur mort. Ils disent comment ils s’appellent, leur âge, la date de leur décès, les conditions de celui-ci et les images qui les traversent.

C’est sur ce texte, en forme d’accumulation,

que s’ouvre le livre :

« Massimo Jacomino, vingt-cinq ans, orage claquant dans l’air du soir, douze janvier 2001, la foudre est tombée derrière mes yeux. Sirène hurlante, dans l’éclair de la hache suspendue, rupture d’anévrisme, gyrophare bleu sur la route de Padou […]. Trente-huit ans, Nicolas Simonin, vingt septembre 1919, près de ma femme chérie, cordonnier, marié, deux enfants, je suis mort à Paray-le-Monial d’une pleurésie. La vie n’est pas un cadeau, deux florins en poche, sans mélancolie, j’en sors plutôt vite, Guiseppe Vittorini, dix-neuf ans et demi, né et mort dans le Ghetto Nuovo à Venise, le vingt-deux septembre 1765. »

Qu’ils meurent seuls, accidentellement, paisiblement, ou au milieu d’un drame collectif, guerre, épidémie, attentat, ils sont contenus dans ce dernier parcours, dans le dernier regard qu’ils jettent, et ils forment, tous ensemble, un chœur terrible.

À la suite de ce texte initial, vingt vies sont offertes. L’auteur s’approche d’une mort particulière pour l’élargir, en dévoilant l’idée entière de la vie qui s’y rattache : une trapéziste russe qui tombe, un condamné exécuté dans un pénitencier américain, un griot africain malade, un jeune Canadien fauché sur des rails, ils ont tous pensé, ressenti, ils racontent, à la première personne, et c’est comme s’ils étaient vivants pour l’éternité.

Entre chacune de ces vingt vies, une histoire se distille petit à petit, histoire d’amour et de mort, poignante, lumineuse. Et cette fois, ce n’est pas un mort qui parle mais un vivant, confronté à la lourde absence de l’être aimé, sa femme.

Sara Alya n’aura pas de tombe, et les textes qui s’entrelacent à son histoire semblent des ex-voto, des offrandes faites à cette morte sans sépulture. Le narrateur l’appelle, entame une ode de deuil, un chant des morts, un combat contre l’anéantissement, car « le vide pèse plus lourd que la terre ».

C’est un canevas donc, avec en alternance, les voix des morts et la voix d’un vivant qui le tissent. Tour à tour, nous sommes avec l’ombre de l’un des disparus, puis face à cet autre, cet homme qui reste, se rappelle, souffre et écrit.

Patrick Renou dit que la mort ne met pas un terme à la vie, qu’elle n’est pas une fin dissociée du reste. Elle est à l’intérieur de l’existence, et c’est la totalité de celle-ci qu’il célèbre.

Seuls les vivants meurent est une fresque, et malgré des détails imparfaits, la vision d’ensemble est universelle. Une mort les contient toutes. Ces mourants, qui viennent d’horizons et d’époques si diverses, sont toute l’Humanité mise en mémoire. Ce narrateur, dans le monde des vivants, concentre en lui les variations de la souffrance devant la perte. Il est le deuil. Nous sommes là, nous aussi, quelque part entre ces deux figures, puisque nous sommes humains.

L’écriture de Patrick Renou n’est ni éthérée, ni obscure. Pas de maniérisme ici, mais une inspiration vitale, lyrique, émouvante.

« Demain, adossée sur l’autre pente de la colline, dans le cimetière, une plaque mouchetée de mica, faussera l’ombre aiguisée d’un cyprès. Gravée en creux par le marbrier de Fabas, par mille petits coups successifs au burin biseauté, écriture penchée, pleine et déliée, cette date de rehaut d’argent vif, comme la craie cassée au tableau, accrochera la lumière. Solstice d’été, nuages attelés au ciel bleu, sol meuble et parfum d’herbe. Dans la brise tiède du matin, au soleil d’un premier jour, Jean, mon Amour, tu jetteras une fleur, et une poignée de terre sur moi. Puis d’autres, comme se cognent des passants dans le noir. »

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(les deux pages consacrées à la toute petite vie de Xiao Hongshan m’ont bouleversée)

Seuls les vivants meurent de Patrick Renou

Editions Le temps qu’il fait

Préface d’André Comte-Sponville


 

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