Catégorie Littérature étrangère -Récits-

Parution le 8 janvier 2009

abbey1C’est un fou « ordinaire » à l’en croire. Un titre mensonger, au moins à moitié, car si l’homme peut paraître insensé, la banalité est loin d’être sa tasse de thé – ou plutôt « son petit verre de rhum Ron Rico 151 ».

La déraison d’Edward Abbey est faite de longues marches parfois douloureuses et de Grands Espaces. Elle résonne de mots comme « canyon », « montagnes du désert », « étendues sauvages ».

C’est à l’époque où il n’est encore qu’un « jeune vaurien maigrichon et apeuré » qu’il se retrouve happé par cette passion :

« Je me souviens du vent sec et brûlant. De l’odeur de la sauge et du genévrier, du sable et de la lave noire et dure cuisant sous le soleil. Je me souviens de la vue d’un hogan navajo au pied d’un à-pic, de la poussière rouge, d’un cheval solitaire broutant dans le lointain au creux d’un lit à sec, d’une éolienne et d’un réservoir d’eau au croisement de pistes de bétail irradiant vers l’horizon dans une douzaine de directions différentes, et du vert suave des saule, des tamaris et des peupliers de Virginie au fond d’un canyon minéral. »

Il passera sa vie à célébrer ce Grand Ouest, devenant tour à tour ranger, écrivain et icône fondatrice du mouvement Earth First!, organisation écologiste radicale des années quatre-vingt.

Un fou ordinaire rassemble dix textes autobiographiques parus dans diverses publications (revues et albums photographiques). L’occasion pour Abbey de donner à lire ses mots « écrits pour qu’on les voie, qu’on les ingère, qu’on les digère mentalement » puisque, comme il le dit dans sa préface : « Comme tout auteur, je préfère être lu que mort ; comme tout écrivain sérieux, je préfère être mort que pas lu ».

L’homme se livre ici, provocateur et exalté. Dans un style à la fois fluide et incisif, il devient lyrique sans être ridicule. Il faut d’ailleurs éviter de se moquer de ce barbu charismatique et résistant, qui dort à la belle étoile et sait défier la chaleur et la soif jusqu’aux limites de sa propre survie. Edward Abbey est un dur, mélange de cowboy et de trappeur (défenseur par exemple de la National Rifle Association). À « une question aussi mortifiante mortifère mentalement arriérée que : “Pourquoi la nature sauvage ?” » il répond simplement « parce que nous aimons le goût de la liberté ; parce que nous aimons l’odeur du danger ».

En grand connaisseur de la faune et de la flore, il se pose au milieu des cactus, des vautours et des rats bondissants du désert. Il sait où se trouvent les points d’eau et quelle piste prendre pour les rejoindre – et heureusement ! Il peut décrire comme nul autre la beauté changeante des dunes, après en avoir expliqué la formation. Botaniste, géologue, zoologiste sans doute, mais avant tout écrivain, Abbey passe, fiévreux, de l’autodérision à la colère, conscient au fond de ne pas être sûr de savoir expliquer ce qu’il cherche en se perdant dans ces immensités arides. Se frotter aux limites que lui seul se donne, s’extraire du carcan progressiste qui pousse ses congénères à planter des poteaux électriques, à creuser des routes et à construire des barrages, voilà sa lutte et ce qui le fait avancer. Et plus que tout, l’ivresse d’être seul au milieu de nulle part, en pleine conscience de ce qui fait son humanité profonde. C’est une sorte de quête vers un Eden préservé et initiatique qui le tenaille.

On peut voir en Edward Abbey un réactionnaire, réfractaire aux changements, un bonhomme obstiné, un vieil mal léché, misanthrope, contestataire et définitif. On peut aussi le voir comme un « pur », en accord avec lui-même jusqu’à la fin (il est mort en 1989), demandant à être enterré dans le désert afin que sa tombe soit perdue pour les hommes mais visitée par les scorpions, les lézards et les coyotes.

couv_fou_ordinaire1Un fou ordinaire est une belle plongée dans un Ouest mythique et réaliste à la fois. L’écrivain est un incontournable du Nature Writing, brillant et exaspérant à la fois.

Décidément, non, il n’y a rien d’anodin, rien d’ « ordinaire » à lire ce fou des Grands Espaces, dans un titre en forme de clin d’œil, demi-mensonge assumé et amusé d’un écrivain nord-américain emblématique.

Un fou ordinaire d’Edward Abbey

Aux éditions Gallmeister


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Une réponse "

  1. keisha dit :

    Encore une fois un livre en commun! J’en suis aux 3/4 et je me régale, je voudrais tout noter! Ce livre doit être lu!!!

    Il est fort, hein ! Un personnage, vraiment. 🙂

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