anne_cohen_sohal11L’Alfa Romeo d’Annie Cohen est en route pour la casse pendant que son manuscrit attend d’être lu chez un éditeur.

Cette automobile, destinée à finir ses jours en tas de ferrailles, devient prétexte à embarquement vers une flopée de souvenirs, avec son lot de trajets utiles ou d’échappées-belles.

Juste le temps de faire le deuil de cette italienne chez un garagiste de Gentilly, et la voilà ressuscitée, réparée, clignotants intacts, volant fraîchement vernis sous les mains d’un Jordanien qui l’emmènera caracoler ailleurs.

César, conducteur et compagnon, Julietta, l’amie, une chienne labrador nommée Méthode, Gigi qui philosophe à l’occasion, autant de personnages contenus dans ce petit format élégant des éditions Zulma, strié par les marques de roues de cette Alfa Romeo que l’on imagine rouge, racée et, pourquoi pas, allégorique…

couv-alfa-romeo2Difficile de réduire dans une chronique un projet qui ne veut pas se laisser faire : « Jamais, tu ne t’en sortiras de ces histoires de fiction et de construction narrative » se dit l’auteur, page soixante-sept. Elle s’en sort pourtant, et sans que le doute s’installe, dans un style « hors pistes » qui interpelle. L’exercice, habile et acrobatique, donne un récit – et non pas un roman, selon la 4e de couverture – bien loin du sens traditionnel du terme.

Si Annie Cohen tente de suivre des yeux son Alfa Romeo, ce n’est pas par amour pour les belles mécaniques. Elle confesse « une sorte d’inaptitude, disons-le, une invalidité à distinguer les marques ». Incapable de différencier « une Laguna d’une Mercedes », elle se penche sur l’idée que le parcours de cette voiture est important. N’en est-elle pas dépossédée le jour même où elle a déposé son manuscrit ? Alors, pour « passer le temps, en attendant une réponse de [son] éditeur », pour palier l’inconfort de l’attente, elle raconte tout ce qui lui traverse la tête. Son monologue fait se succéder les propos en enfilade, une pensée chassant l’autre. Elle évoque, raconte, se souvient, donne son avis et bavarde, bavarde, entraînant le lecteur dans des digressions inattendues. Au détour de plusieurs virages, entre deux anecdotes légères, se présentent soudain des questions lourdes.

« “Jamais tu ne pourras te rendre maître de ce qui arrive”, m’avait dit l’Amoroso au sujet de je ne sais trop quoi.

Une phrase qui me donna immédiatement envie de me coucher, au lit, non pour lire ou me reposer, mais pour m’enfoncer davantage encore, si possible, dans un noir stérile, infertile.

Une phrase à tiroirs, à multiples registres, à se répéter dans l’obscurité de sa chaleur animale : “Jamais tu ne pourras te rendre maître de ce qui arrive”, autrement dit, tu peux monter et descendre, pisser dans un violon, grimper aux rideaux, marcher sur les mains, tenter l’impossible, jamais “jamais tu ne te rendras maître de ce qui arrive”. »

Le texte s’émaille parfois d’allusions obscures. Loin d’installer une incompréhension avec le lecteur, elles provoquent curieusement un sentiment d’intimité. C’est qu’Annie Cohen place le lecteur dans la situation d’un proche, d’un complice, à qui l’on n’a pas besoin de rappeler ce qu’il sait forcément. Une période d’hospitalisation, par exemple, entraîne une empathie immédiate pour la narratrice, malgré le peu de détails mis à disposition (le numéro de la chambre et ceux des bus qui sont précisés ne donnent pas d’indications réelles sur la nature de l’intervention).

« Par les hautes fenêtres de la chambre 114, je recevais comme une manne le soleil de février, et j’entendais au loin le murmure du boulevard de Port-Royal, autobus 91 et 83 dont les arrêts se trouvent devant l’entrée de l’hôpital. “Gardez les yeux fermés, me disait une voix sans visage, ça évitera les vomissements”. »

On peut dire de certains auteurs qu’ils se livrent entièrement dans leurs livres. Annie Cohen réussit cette gageure de se livrer entièrement sans se dévoiler.

Dans cet ovni de petit format, traversé de l’empreinte écarlate d’un pneumatique, se trouve ce paradoxe : si elle parle beaucoup, et même sans discontinuer, de l’aventure de L’Alfa Romeo, c’est par pudeur. Pour ne pas nous infliger de façon ostentatoire ses certitudes, comme celle qu’elle a de notre trop grande vulnérabilité. Car, elle en est consciente, « on peut décrocher quand le cerveau est atteint, se désagréger, ne plus rien reconnaître, devenir un autre ».

Elle sait aussi que sous le capot de son Alfa Romeo se trouve, en roue de secours, cette idée que « les manuscrits sont des rivières permanentes, la vie ».

L’Alfa Romeo d’Annie Cohen

Aux éditions Zulma

Catégorie Littérature française

Parution en janvier 2009


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