Catégorie Littérature étrangère -Roman-

Parution le 7 janvier 2009

paul_auster2Seul dans le noir, il s’invente des histoires. August Brill est un homme âgé, ancien critique littéraire, prisonnier de son fauteuil roulant et de ses souvenirs.

Veuf, il habite dans le Vermont avec sa fille unique, Miriam, et la fille de celle-ci, Katya. La première ne se remet pas de son divorce, et la seconde porte le deuil d’un jeune homme qu’elle a aimé, mort exécuté à Bagdad par des preneurs d’otages.

Le temps d’une nuit, August Brill se construit une fiction, un monde parallèle soumis aux mêmes codes que le monde réel mais étrangement divergent.

Il précipite son personnage, Owen Brick, en pleine guerre civile américaine, l’état de New York revendiquant son indépendance, les attentats du 11 septembre n’ayant jamais eu lieu.

La mission d’Owen Brick ? Éliminer le responsable de tout ce chaos. Un homme qu’il devra tuer et sur lequel il va apprendre beaucoup de choses : il s’agirait d’un ancien critique littéraire, prisonnier de son fauteuil roulant et de ses souvenirs, qui s’inventerait des histoires la nuit, Seul dans le noir

Pour ne pas laisser prise à ses pensées sombres, August Brill choisit de se perdre dans l’imaginaire. Mais la réalité le rattrape, interrompant sa fuite à plusieurs reprises, le ramenant à sa solitude et à la noirceur d’une nuit d’insomnie. Sa petite-fille, Katya, le rejoint et veille à ses côtés, lui posant des questions. Le vieil homme mettra fin à son échappée dans la fiction pour lui répondre.

Le titre, Seul dans le noir, pourrait aussi être vu comme une allusion à l’obscurité d’une salle de projection. L’écriture est souvent cinématographique et exprime bien la fascination que porte l’auteur aux images. C’est le personnage de Katya, étudiante en cinéma, qui fait le lien avec cet univers. Au cours de discussions avec Brill, Katya parle, par exemple, du Voleur de bicyclette, en particulier de ce moment où la femme du héros vend ses draps à un prêteur sur gage : la caméra la suit derrière un employé jusqu’au lieu de stockage :

« D’abord, les étagères n’ont pas l’air très hautes mais ensuite la caméra recule et, quand l’homme commence à grimper, on voit qu’elles montent et montent jusqu’au plafond et que toutes les étagères, tous les casiers sont bourrés de ballots identiques à celui que l’homme est en train de ranger, et tout à coup on dirait que toutes les familles de Rome ont vendu leurs draps de lit, que la ville entière est dans la même misérable situation que le héros et sa femme. En un seul plan, grand-père. Un plan qui nous donne une image de toute une société vivant au bord de la catastrophe. »

Avec Seul dans le noir, Paul Auster fabrique lui aussi des plans larges, ceux-là littéraires. C’est son rapport au réel qui est en questionnement. Les personnages se démènent dans une réalité/fiction, à coups d’allers-retours entre inventions, rêves et souvenirs tangibles. Le roman rend-il compte de la réalité ? Non, bien sûr que non. Mais oui aussi, bien sûr que oui. La façon de regarder une chose – ici de traduire le réel – est finalement aussi concrète que la chose elle-même.

Le monde parallèle, avec sa guerre de Sécession aux États-Unis, n’est qu’un prétexte, l’important n’étant pas dans ces événements aléatoires. Conflits, maladies, accidents, autant de drames déstabilisants, surtout là pour donner l’occasion à l’auteur de se pencher sur les réactions humaines qui en découlent. C’est le regard porté par les êtres sur ce qui les entoure qui l’intéresse. Et comment cette traduction, cette vision du monde faite à travers des mots ou des images, s’efforce de rendre le réel compréhensible. Et vivable.

Vivable, malgré les visages absents, la fuite du temps, la fragilité humaine, toutes ces données omniprésentes, avec lesquelles il faut bien composer. Car la littérature, assez adroite pour tordre le réel et en extraire du sens, ne peut que constater la tragique condition de l’homme, bien impuissant à conserver ce qui lui est le plus précieux.

« Réel et imaginaire ne font qu’un. Les pensées sont réelles, même les pensées de choses imaginaires. Étoiles invisibles, ciel invisible. Le bruit de ma respiration, le bruit de la respiration de Katya. Prières du soir, les rituels de l’enfance, la gravité de l’enfance. Si je devais mourir avant de me réveiller. Comme tout cela va vite. Hier enfant, aujourd’hui vieillard, et d’alors à maintenant, combien de respirations, combien de mots prononcés et entendus ? Touchez-moi, quelqu’un. Posez la main sur mon visage et parlez-moi… »

couv_auster_seul_noir2Seul dans le noir paraît à la suite de Dans le scriptorium comme une réponse, ou un autre angle de vue. Deux narrateurs isolés, en prise avec l’écriture. L’un l’espace d’une nuit, l’autre le temps d’une journée. Deux regards à la fois désemparés et désireux d’agir. Deux personnages ballotés, ni innocents, ni coupables, mais responsables. Deux écrivains concernés, interrogeant l’écriture comme le fait Paul Auster, avec cette humilité si particulière, sans certitudes ni limites définies.

Il n’est pas nécessaire d’être entré Dans le scriptorium pour plonger Seul dans le noir. Une fois de plus, Paul Auster se renouvelle, dans une construction à la fois cohérente et ouverte aux bouleversements. Il touche, il questionne avec intelligence, attentif à l’équilibre ou au déséquilibre qui traverse ses personnages, ces gens perdus au milieu – et c’est la dernière phrase de ce roman – d’un « monde étrange [qui] continue de tourner ».

Seul dans le noir de Paul Auster

Traduit de l’américain par Christine Le Boeuf

Aux éditions Actes Sud


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  1. Pimprenelle dit :

    Le seul titre que j’ai lu de cet auteur est Brooklyn follies, et j’ai été très déçue… Mais ton article me donne envie de refaire une expérience Auster.

  2. pagesapages dit :

    Ah, oui, mais je ne suis peut-être pas aussi lucide que ça… je suis une très grande fan ! 🙂 Il faudra me dire ce que donnera cette future expérience.

  3. shalinee dit :

    J’ai beaucoup aimé sa conférence à Lyon. « Seul dans le noir » est vraiment un livre que j’ai hâte de lire! Idem pour le livre de sa femme Siri Hustvedt (qui sera à Lyon en mai) et qui a écrit « Elégie pour un américain ».

  4. pagesapages dit :

    Justement, Elegie pour un américain est posé à côté de moi ! (et si j’ai de la suite dans les idées, une chronique en sortira 🙂 )

  5. Sébastien L dit :

    Bonjour!
    Merci pour ton commentaire sur LirePlus! Je viens de lire ta chronique, également très riche 🙂 On reconnaît les fans! Pourrais-tu me conseiller un autre titre de Paul Auster?
    Je découvre ton blog, je n’étais jamais venu, je l’ajouterai ds mes liens à l’occasion!

    Eh oui, une fan je suis 🙂 . Du coup, très mal placée pour conseiller tel ou tel livre… Je crois que Mr. Vertigo est un de mes préférés (au milieu des autres préférés !)

  6. keisha dit :

    Je viens de le lire! Et je ne suis jamais très objective avec Paul Auster, donc j’ai aimé.

    A qui le dis tu ! Je suis pratiquement une Austerette. (il va falloir que je me fabrique un costume) 🙂

  7. […] Bernard, Clarabel, Cuné, Emeraude, Essel, Fashion, Gambadou, JP, Keisha, Leiloona, Lucie, Pages à pages,  Papillon, Sébastien L, Sentinelle, […]

  8. Pour ma part, j’ai beaucoup apprécié Brooklyn Follies, c’est comme cela que j’ai découvert Paul Auster.Et justement dans ta critique Christine j’ai été frappé par ta phrase: « avant le 11 septembre ». En effet, dans Brooklyn Follies, il est aussi question d’une époque juste avant le 11 Septembre, les mois qui précèdent cet évènement tragique. Ce qui me laisse à penser que l’auteur Paul Auster a été profondément marqué et que cela se traduit dans ses romans d’aujourd’hui.
    Je voulais lire Seul dans le noir, mais je n’en ai pas encore eu l’occasion, mais ça ne devrait pas tarder. Tu as l’art de rendre les livres tout simplement « alléchants »!

    Merci Valérie ! 🙂 Effectivement, il a été très touché je pense. Et ça risque encore de se voir dans ses prochains livres… Les avis sont mitigés pour Seul dans le noir, avec parfois des critiques rudes en ce qui concerne la deuxième partie (ma préférée). Tu verras de quel côté tu penches ! 🙂

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