Catégorie Littérature française

Parution en août 2008

amelie_nothomb1Qui est Baptiste Bordave ?

Un non-personnage, a priori.

Rien de remarquable chez lui, pas d’extravagance, ni de menue manie particulière.

Lors d’une soirée, un voisin de table le conseille : « Si un invité meurt inopinément chez vous, ne prévenez surtout pas la police. Appelez un taxi et dites-lui de vous conduire à l’hôpital avec cet ami qui a un malaise. Le décès sera constaté en arrivant aux urgences. […] Moyennant quoi, on vous fichera la paix. »

Le lendemain matin, un inconnu meurt brutalement dans son hall d’entrée, et les paroles de la veille lui reviennent comme un boomerang. Que va-t-il faire ?

D’abord, suivre en partie les recommandations citées plus haut, en n’appelant pas la police. Reste l’appel du taxi et le trajet vers l’hôpital… qu’il ne fera pas, car une idée saugrenue le traverse : pourquoi ne pas endosser l’identité de ce mort, puisqu’ « à part un fleuve mythologique, rien de sérieux » ne les sépare ?

Ils sont tous deux de la même taille, avec la même couleur de cheveux et de peau. C’est l’occasion idéale pour un tour de passe-passe : Baptiste Bordave va devenir Olaf Sildur, citoyen suédois domicilié à Versailles, et heureux propriétaire d’une Jaguar ainsi que d’une liasse de billets d’une épaisseur non négligeable.

Voilà le mécanisme mis en place par Amélie Nothomb dès les premières pages de son Fait du Prince. Il fonctionne bien, car comment en vouloir à Bordave de tester l’usurpation d’identité :

« […] y’a-t-il un avantage à passer pour mort ?

Sûrement. Je songeai d’abord à ces invitations que l’on brûle de refuser : les excuses inventées sonnent toujours faux, et là vous n’avez plus aucun mensonge à faire. Au travail, personne ne peut plus vous reprocher votre absentéisme. Vos collègues, au lieu de raconter sur vous les pires choses, parlent de vous avec émotion et nostalgie, allant jusqu’à vous regretter. »

Les rouages tournent, bien huilés, et emmènent le simili-Olaf dans une villa cossue aux airs de parenthèse dans le temps et l’espace, l’occasion pour lui, en aparté, de donner son avis sur les baies vitrées :

« J’en déteste la fonction. La fenêtre sert aux habitants d’une maison à voir l’extérieur, tandis que la baie vitrée sert aux habitants d’une villa à être vus de l’extérieur. La preuve, c’est que la baie vitrée va jusqu’à terre : or les pieds ne regardent pas. Cela permet de montrer aux voisins qu’on porte de belles chaussures, même quand on reste chez soi. »

Le nouvel Olaf va y rencontrer son « épouse » et nouer des liens avec elle.

Derrière ce prétexte – un héros enfilant les vêtements d’un mort – Amélie Nothomb se tourne délicatement vers « qui sommes-nous et que voulons-nous vraiment ? ».

Son Bordave répond à ces questions par ce qui pourrait se résumer en un verbe : s’extraire. Il veut s’extraire de son insignifiance, du vide qui l’habitait jusqu’à l’irruption du cadavre d’Olaf dans son appartement. Lui qui n’était pas vraiment sûr de son emploi du temps, ni de son emploi tout court, il va agir pour investir la vie de ce qu’il devine être un homme important, détenteur de biens et de secrets sans doute précieux. Devenir un autre va le libérer, l’amener à vivre un étrange saut dans des sensations inconnues.

Car être Olaf Sildur n’offre que des avantages.

Le mystère qui l’entoure en fait un terrain vierge, avec l’opportunité folle de pouvoir faire « table rase ».

Que ferions-nous de cette option, si nous l’avions ? Bordave-Olaf choisit de dormir (beaucoup), de boire du champagne (beaucoup), et de donner un prénom à une jeune femme attentive. Et lui qui détestait les musées où il règne, selon lui, une « odeur de momie » va se tourner vers l’art, non pas un art décoratif ou ludique, mais un art ultime, celui qui parle des dernières images filmées par une exploratrice dans le désert arctique, ou des désirs enfantins d’hommes condamnés à mort…

le-fait-du-prince3Le Fait du Prince pose des questions, en équilibre sur un fil « autre », ni entièrement philosophique, ni même psychologique.

Elle est sans doute là, l’ambition d’Amélie Nothomb : pointer un endroit grave et le presser du doigt, le palper, le triturer, sans la fatuité de croire – de nous faire croire – qu’elle connait des réponses. Elle est un écrivain qui tente et qui se lance à chaque livre dans un nouveau projet.

Elle sait (tout comme Bordave sait qu’il doit se remplir au cours du Fait du Prince) qu’il lui faut maîtriser le vide en comblant le blanc « de la page vierge […] conquise ».

Et c’est ce qu’elle réussit parfaitement, avec une sorte de légèreté sérieuse qui lui ressemble.

Le Fait du Prince d’Amélie Nothomb

Aux éditions Albin Michel



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  1. as-tu lu d’autres Nothomb et qu’en as-tu pensé ?

    Je suis une fan depuis Métaphysique des tubes et Biographie de la faim qui m’ont Hou Ha Hou la la ! Du coup, je ne lis pas Amélie Nothomb avec détachement, mais avec attachement, au contraire...

  2. Sebastien L dit :

    Pour ma part, j’ai découvert Nothomb avec sTUPEURS Et tremblements que j’ai dévoré. J’ai tout lu de Nothomb sauf HYGIENE DE L’ASSASSIN qu’on me dit être le meilleur (alors je fais durer le plaisir!).
    Mais le fait du prince m’a bcp déçu. J’avais adoré NI DEVE NI DADAM, un grand cru. Mais celui de l’année dernière manquait de fond, pour moi. Léger oui, mais trop. J’attends le prochain ac impatience!

    On est est tous là, à attendre le prochain avec faim ! Je n’ai pas encore lu Ni d’Eve ni D’Adam, je vais devoir m’y mettre.

  3. […] Ankya, Bellesahi , Brize, Cuné, Du soleil sur la page, Des murmures, Erzebeth, Gambadou, Liza, Pages à pages, Sébastien L., Valeriane, Wictoria, Madame […]

  4. Sylbao dit :

    Bonjour,
    j’ai moi-même lu chacun des romans d’Amélie Nothomb, et je les ai adorés les uns après les autres. Et si vous êtes intéressés par l’œuvre et par l’auteure, je vous propose de jeter un œil au forum (dont je suis l’administratrice) qui lui est consacré, avec ses nouvelles, ses interviews, etc. (http://Nothomb.forumactif.com)
    Merci !

    Voilà un forum très documenté ! Merci de votre passage et de cette bonne adresse 🙂

  5. […] chez vous, ne prévenuez surtout pas la police. » (le livre de poche) Lu par Cuné, Christine, Antoine, Wictoria, Pauline, […]

  6. Lily Rature dit :

    J’aime également beaucoup Amélie Nothomb mais le Fait du Prince m’a beaucoup déçue, surtout la fin. Il n’y a rien de pire que d’être happée par une histoire, en attendre le dénouement avec fièvre et voir le tout retomber comme un soufflé raté. Je vais attendre un moment avant de retenter l’expérience nothombéenne.

    C’est sûr que si la fin vous a déçue… (c’est comme pour les films : une bonne fin colore l’impression qui peut rester durablement…)

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