Catégorie Littérature française -Roman-

Parution en octobre 2008

jean_echenoz1« On a dû insister pour qu’Émile se mette à courir. Mais quand il commence, il ne s’arrête plus. Il ne cesse plus d’accélérer. Voici l’homme qui va courir le plus vite sur la Terre. » (4e de couverture)

Rien ne sert de « courir » autour du pot, ce roman de Jean Echenoz est centré sur Emil Zátopek, coureur de fond, né en Tchécoslovaquie en 1922, médaillé 4 fois aux jeux olympiques et 18 fois recordman du monde, excusez du peu.

Ce pourrait être une biographie – les moments importants du parcours de l’athlète étant passés en revue sur le mode chronologique. Ce n’est pas le cas. Il s’agit d’autre chose.

Ça pourrait-être un documentaire réaliste, ou une version romancée de l’histoire de cet homme. Non plus.

Jean Echenoz a mangé Zátopek et il l’a digéré pour en faire un personnage, un vrai personnage de roman, avec ce que cela suppose comme densité, comme émotion, et comme choix d’angle de vue.

En toile de fond, les événements politiques : des « Allemands sont entrés en Moravie » de la première page, aux « Soviétiques sont entrés en Tchécoslovaquie » du dernier chapitre. Au centre du tableau cet homme, un « type comme tout le monde », ni plus courageux, ni plus lâche, simplement plus endurant, en plus d’être plus obstiné que les autres.

Un « type » qui fait les choses à sa façon, sans écouter les conseils d’entraineurs expérimentés. Un « type comme tout le monde » qui ne ressemble finalement à personne.

« Il y a des coureurs qui ont l’air de voler, d’autres qui ont l’air de danser, d’autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leurs jambes. Il y en a qui ont juste l’air d’aller le plus vite possible où on vient de les appeler. Emile, rien de tout ça.

Emile, on dirait qu’il creuse, ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Emile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir. Ses traits sont altérés, comme déchirés par une souffrance affreuse, langue tirée par intermittence, comme avec un scorpion logé dans chaque chaussure. »

Jean Echenoz le dessine, tout d’abord jeune homme, dans un atelier de l’usine Bata où il taille des semelles de crêpes. Puis, il le suit, décrivant la soif de courir qui monte en lui, avec les premiers records de Tchécoslovaquie qu’il améliore sans cesse. Émile est simple, honnête, il court où on lui permet de courir et il veut progresser. C’est ainsi qu’il fonctionne.

L’ascension se fait crescendo, jusqu’aux records du monde qu’il pulvérise. Émile est inégalé, inégalable. Comme le dit l’auteur :

« C’en deviendrait presque un tout petit peu lassant ».

Mais ça ne l’est pas justement. Et moi, par exemple, particulièrement rétive à toute admiration pour une prouesse sportive, l’intérêt ne m’a pas quitté, car dans Courir, il est question d’autre chose.

L’homme est symbolique, avec son nom synonyme de vitesse, ses « trois syllabes mobiles et mécaniques », le « cliquetis de bielles ou de soupapes scandé par le k final » le « zzz » qui

« va tout de suite vite » et cette « machine lubrifiée par un prénom fluide ».

C’est un héros, mais – et là s’installe le paradoxe qui en fait un personnage – c’est aussi un moucheron pris dans son époque. Derrière lui, on aperçoit une « berline Tatraplan T600 bleu nuit » avec une « camarade » à son bord en route vers « les bâtiments de la Sécurité » pour déposer son rapport. La femme d’Emile, Dana, sera assignée à résidence à Prague pendant que lui poussera des wagonnets six ans durant, dans les mines d’uranium de Jachymov.

Il reviendra à la capitale. C’est une promotion : il passe de mineur à éboueur. Il devra courir derrière le camion à ordures, sous les encouragements des habitants qui le reconnaissent. Ensuite le « doux Emile » se retrouvera archiviste dans un sous-sol. Lui, l’homme qui courait le plus vite sur la Terre…

couv_courir1Echenoz montre, avec finesse, vivacité, visant la pureté de la phrase, comment un homme peut être malaxé par l’Histoire et combien celle-ci est indifférente à son destin, dès lors qu’il n’entre pas dans un rôle de porte-parole ou de décideur.

Il ne juge pas Zátopek, il se place dans sa foulée. Et on le suit. Preuve qu’un livre, lorsqu’il est bon, peut vous entraîner là où, a priori, vous n’aviez rien à faire.

Courir de Jean Echenoz aux éditions de Minuit


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  1. RV Posuto dit :

    Un site qui donne envie de relire à ceux qui ne lisent plus… c’est vraiment très beau ici. Comment ça, je suis partial ?…

  2. laTartine dit :

    Effectivement, sans être pesant (sinon je déteste), Echenoz plante discrètement le décor et surtout le poids de l’Histoire. J’ai bien aimé ce bouquin et tu en parles très bien (j’avais remarqué les deux passages que tu cites).
    Maintenant, je vais donc aller voir des notes sur des livres que je n’ai pas lus…

  3. pagesapages dit :

    Oui, Echenoz n’est pas pesant du tout, ni démonstratif. C’est une très belle écriture. Je vais essayer de me procurer son Ravel qui est parait-il une merveille.
    A bientôt ! 🙂

  4. […] Amanda Meyre, Anna Blume, Biblioblog, Bmr & Mam, Calou, Dasola, Doelan, Laurent, Midola, Pagesàpages, […]

  5. dasola dit :

    Bonjour, et une fan de plus de ce court roman/biographie/récit. Courir a été mon coup de coeur de la fin 2008. J’en ai dit le bien que je pensais le 07/11/08. J’ai été surtout sensible à l’écriture. Quel talent! Bonne journée.

    Incroyable, n’est-ce pas, comme le sujet importe à la fois peu et beaucoup. Coup de cœur, je suis d’accord. J’attends les prochains romans/biographies/récits avec impatience ! Merci d’être passée ici 🙂

  6. AnnDeKerbu dit :

    « un moucheron pris dans son époque »! Oui, c’est vraiment çà.
    Al a lecture de ce livre, Emil Zatopek nous apparaît finalement être un personnage vraiment complexe et mystérieux. D’un côté très endurant et obstiné, mais d’un autre, subissant totalement le régime socialiste. On ne sent ni révolte ni colère par exemple face aux brimades et interdictions dont il fait l’objet. Le livre donne envie d’en savoir plus!

    C’est vrai qu’il est assez soumis en apparence. Et au final, qui saura jamais ce qu’il pensait de son époque ? Je n’y avais jamais pensé, mais ce mystère ajoute au charme de ce livre…

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