Catégorie Littérature étrangère -Roman-

Parution en octobre 2008

stefan-zweig1Le Voyage dans le passé était un texte perdu.

Quarante et une pages annotées de la main de Stephan Zweig, classées dans les archives d’Atrium Press, à Londres, leur titre raturé. Un Voyage dans le passé, donc.

Des années plus tard, à l’occasion d’un travail de thèse, le tapuscrit sort de l’oubli et voyage, dans le présent cette fois, jusqu’aux imprimeries des éditions Grasset qui en tirent ce volume court, bilingue, et empli de l’idée que se faisait Zweig de la littérature : « pas la vie » mais un « moyen d’exaltation de la vie, un moyen d’en saisir le drame de façon plus claire et plus intelligible ».

Lui est pauvre, mais mû par « une volonté fanatique » de sortir de sa condition. Elle n’est pas sa femme mais celle de son riche bienfaiteur…

Neuf ans après, ils se retrouvent, et se donnent rendez-vous dans la gare de Francfort :

« “Te voilà !”, dit-il en venant à sa rencontre les bras ouverts, presque déployés. “Te voilà”, répéta-t-il et sa voix grimpa dans les aigus, passant de la surprise au ravissement, tandis qu’il embrassait tendrement du regard la silhouette aimée. “Je craignais tant que tu ne viennes pas !” »

Ainsi débute Le Voyage dans le passé.

À leur première rencontre, il n’avait que vingt trois ans, et elle « ressemblait à une madone bourgeoise, avec des airs de nonne dans sa robe fermée jusqu’au cou, et la bonté donnait à chacun de ses mouvements une aura de maternité ».

Il s’éprend d’elle, de façon aussi fulgurante que platonique. Car elle est pour lui « l’Inaccessible ». Puis, une mission le force à s’exiler au Mexique pour quelques mois. Au moment de l’au-revoir, c’est une déchirure lorsqu’il comprend qu’elle aussi l’aime en retour.

« […] un ciel se déployait, baigné de lumière et infini, l’irradiant midi de sa vie, mais déjà il s’effondrait dans les secondes qui suivirent, en mille morceaux blessants. Car cette prise de conscience était aussi un adieu. »

Les mois de séparation se transforment en années.

« Des télégrammes étaient arrivés de la côte : l’Europe était en guerre, l’Allemagne contre la France, l’Autriche contre la Russie. […] Un rideau de fer entre les deux continents s’était abaissé, tranchant, pour un temps incalculable. »

Il tente de garder vivant son souvenir, lisant et relisant ses lettres. Enfin vient la fin de l’exil, le retour en Europe, le retour vers elle. Ont-ils changés ? Que sont-ils aujourd’hui l’un pour l’autre ?

C’est tout le propos de Zweig d’évoquer l’impossibilité de l’homme à garder le présent comme le passé intacts. L’obstination est vaine. Vouloir conserver des fragments de ce qui fuit, c’est regarder couler du sable entre ses doigts.

Les bruits des bottes résonnent à nouveau, car le passé se recouvre de lui-même : « des drapeaux gigantesques, têtes de mort, croix gammées, vieilles bannières de l’Empire » attendent le couple enfin réuni sur le quai d’Heidelberg.

Un éclair déchire « l’obscurité du souvenir », celui de mots « prononcés par sa voix à elle, ces vers oubliés d’un poème étranger :

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux spectres cherchent le passé ».

couv_voyage_dans_le_passe_1Le Voyage dans le passé traduit l’impuissance de deux êtres à se rejoindre, malgré la force vive de leur passion, et la nostalgie implacable qui les entrave et les force à faire le deuil d’eux-mêmes.

Une autre façon, peut-être, de dire ce qu’exprimait Verlaine

Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !

L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Ce Voyage dans le passé avance, inéluctablement, dans un halo sombre.

C’est, comme le voulait Stephan Zweig,  un « drame » saisi de façon « claire» et « intelligible ».

C’est aussi une possibilité offerte d’entendre, encore une fois, par le hasard d’un manuscrit retrouvé, cet homme,  si « impatient » de voir l’aurore après « la longue nuit » qu’il décida de s’y plonger un jour de février 1942.

Le Voyage dans le passé de Stephan Zweig

Aux éditions Grasset


"

  1. Tania dit :

    Ce billet me le rappelle: ce livre est dans la liste des lectures en attente – il a le temps, si j’ai bien compris.
    Mise en page originale de ce blog, que je découvre avec plaisir.

  2. pagesapages dit :

    Merci ! C’est gentil !
    « il a le temps », peut-être parce qu’il est un peu trop sombre ?

  3. dasola dit :

    Bonjour, d’abord félicitations pour ce blog, un de plus que je prospecte. Concernant un voyage dans le passé, j’ai trouvé intéressante l’initiative de l’éditeur de le publier en bilingue. Même quand on connaît pas bien la langue de Goethe. Ce court roman est magnifique dans sa concision, mais j’aurais aimé que Zweig fasse une meilleure place à ce qui arrive à la femme (même pas grand-chose). Un livre à découvrir et pour les germaniste, faire de la traduction comparée.

    Merci de ce gentil commentaire ! Sinon, c’est vrai qu’en ce qui concerne la femme, elle est plus une figure, presqu’au sens métaphorique, qu’un être de chair. Cependant, on peut aussi voir ce flou autour d’elle comme une marque de poésie en plus… 🙂

  4. […] de faire revivre le passé. (Le livre de poche) Lu par Lilly, Emeraude, Catherine (Biblioblog), Pagesapages, Anna Blume, Cécile, La dinde in fabula, Songes littéraires, Thais,  Cerisia, Wictoria, […]

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