Catégorie Littérature française

Parution en février 2009

portrait_francoise_guerin2Elle s’appelle Rose.

Elle semble toute proche, assise, là, sur ce banc.

Elle est pourtant très loin, si loin, presque inatteignable… Elle est au cœur de la nouvelle Un dimanche au bord de l’autre, qui donne son titre à ce recueil.

Et cette Rose est emblématique du monde de Françoise Guérin. Car Rose s’appelle Rose, ou Blanche, ou Violette, ou autrement… Et c’est dimanche, ou ce n’est pas dimanche, non, décidément, les choses ne sont pas ce qu’elles prétendent, rien n’est exactement comme on le croit, il y a toujours une faille, un décalage, un écart. Parfois fatal.

Pas de hasard dans la succession des textes proposés, mais une discrète montée en puissance. Le monologue de Mireille, une femme de ménage, s’interrompt puis reprend entre chaque nouvelle. Il est là pour donner le tempo, car cette femme s’autorise enfin à parler, et va au fur et à mesure laisser monter en elle le flux des mots salvateurs. Ils s’échappent, brisent le silence. Elle s’épanche, et prenant à témoin un invisible thérapeute – nous, par la force des choses – elle expulse la cruauté des phrases anciennes, faussement anodines :

« “Tu ressembles à rien !” Quand j’étais gosse, je me demandais à quoi on ressemblait, quand on ressemblait à rien ! Rien ? Ça existe, rien ? Ça a des yeux, un nez, une bouche, rien ? Ma mère, elle avait tant de colère, tant de tristesse sur son visage, quand elle disait ça, au début, je me disais que Rien, ça devait être le nom de quelqu’un de très moche. Quelqu’un de laid intérieurement, quelqu’un qui lui aurait fait du mal. Je vous jure, Docteur, je me suis longtemps demandé, qui c’était ce Rien à qui je ressemblais. […] Ma mère, elle me parlait toujours de mon père. Vous savez, il avait un problème avec l’alcool, mon père ! Plusieurs fois, il est parti en cure de désintox. Mais rien à faire ! Il recommençait toujours à picoler, il se laissait entraîner par les copains. Ma mère, ça la mettait en rage, elle me disait : “Ton vaurien de père va encore rentrer bourré.” Vaurien. Vous vous rendez compte ? Vaut rien. Mon père ne valait rien aux yeux de ma mère. Et moi, qu’est-ce que je valais ? »

D’autres personnages s’animent : celui-là a dix-sept ans. Il somnole par terre contre une porte close, et on l’a enfermé… Pour son bien… ? Et que se passe-t-il dans la tête de Gérard ? Et dans celle de cet écrivain ?… Homme minutieux, malfrat ou mère – a priori – exemplaire, qu’ils le veuillent ou non, ces personnages ont tous quelque chose qui les écarte d’un chemin sans histoire.

Il y a ceux qui souffrent d’une fracture à l’âme. Et ceux qui tombent du côté obscur, effrayants dans leur logique implacable, dangereux pour eux-mêmes ou pour leur entourage. Innocents ou coupables, les personnages d’Un dimanche au bord de l’autre sont cadenassés dans leur monde intérieur, comme tout un chacun sans doute. Mais eux n’ont pas la chance d’être restés du bon côté de la frontière, dans la zone dite « normale ». Françoise Guérin livre la goutte d’eau qui déborde, le questionnement, le déplacement énorme ou millimétrique qui fait qu’un individu va se retrouver hors limites. Elle trace des lignes, lance des ponts d’un monde à l’autre, s’élève de temps en temps, modifiant l’angle de vue, prenant de la distance, comme pour mieux évaluer les dégâts.

« Elle file la métaphore comme on enfile un bas. Une jolie métaphore couleur chair, bien tendue sur le mollet. Métaphore boulevardière qui claque du talon, métaphore aguicheuse qui ne sait plus son nom. Métaphore, piètre travestissement du désir.»

Les portes de ces prisons intérieures, inquiétantes ou drolatiques, se poussent. Chaque nouvelle est une excursion à l’intérieur d’un crâne, jouant autour de la limite entre folie et norme. Dans Garde-fous, on s’approche de murs, ceux-là bien palpables, derrière lesquels sont regroupés les éjectés du monde pour cause de « non-fonctionnement ». L’état des lieux, que dénonce l’un des protagonistes, est dramatique, autant que l’est son impuissance à panser les plaies :

« Je le regarde, saisie, et là, tout explose. Mes peurs, mes colères, la violence de la maladie et celle d’une société qui nous confie les plus fragiles d’entre les siens sans nous donner les moyens de les soigner. J’ai envie de hurler que ce n’est plus possible, que ce monde marche à l’envers à vouloir rendre rentable ce qui ne le sera jamais. Pourquoi faudrait-il que la santé soit rentable ? Est-ce que la schizophrénie est rentable ? Est-ce qu’un tremblement de terre est rentable ? Est-ce que la mort est rentable ? »

couv_dimanche_bord_autre1Qu’elles soient courtes ou longues, les nouvelles d’Un dimanche au bord de l’autre happent et font plonger. L’humour n’est pas absent, un ingrédient de plus dans cette préparation fluide. Difficile de s’extraire de ces pages, car Françoise Guérin sait tirer sur le fil pour tenir le lecteur en haleine. Son talent de conteuse fait naître des « Et alors ? » impatients. Quant à son style, il réussit à nous impliquer et à installer une proximité, une connivence, qui fait accompagner ce défilé de personnages au plus près.

La voix de Françoise Guérin, attentive, met à nu un matériau sur lequel nous marchions en toute ignorance. Et nous voilà étonnés de ressentir tant de compassion pour cette humanité discrète, presque clandestine, ici dévoilée. Surpris aussi de nous retrouver assis sur un banc, un dimanche, ou peu importe le jour, à côté de Rose, ou peu importe son prénom, juste là, « au bord de l’autre ».

Un dimanche au bord de l’autre

papillon_dimanche1de Françoise Guérin

Aux éditions de l’Atelier du Gué

Le site animé par Françoise Guérin et ses chroniqueurs : Mot Compte Double


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  1. sylvie dit :

    joli billet pour des textes que je suis heureuse d’avoir rencontrés aussi:)

  2. pagesapages dit :

    Et je vois que la nouvelle de Rose est peut-être notre préférée🙂

  3. sylvie dit :

    oui, franchement, j’ai trouvé ce texte très beau.
    Elle file la métaphore aussi…
    Entre ces deux, j’aurai du mal à dire celle que je préfère quand même…

  4. pagesapages dit :

    Et la première nouvelle, avec Gérard ? je l’ai trouvée très très drôle, et surprenante ! (j’ai fait Ouah, à voix haute toute seule à la fin !)

  5. sylvie dit :

    oui, drôle, mais avec les animaux ce sont les souris blanches qui m’ont le plus étonnée!

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