Catégorie Littérature française

Réédité chez Babel en mars 2009

(Première parution aux éditions du Rouergue en 2001)

claudie_gallay« La Mère, on voit bien qu’elle perd ses couleurs à force de rester couchée dans le noir.

La cuisine, elle peut encore, mais pour la lessive, c’est fini. Ça la casse de se plier sur la pierre et de frotter avec le cube de savon.

Des jours, Marc et Simone restent à porter la même chemise.

M’mé Coche ne les aide pas, elle dit que chacun a ses soucis et que la crasse n’a jamais tué personne. »

M’mé Coche a raison, la crasse ne tue pas. Mais elle s’infiltre, elle gangrène. Et elle traîne avec elle tout un affreux cortège : la faim, la brutalité et la misère affective. Au milieu de ces gravats pousse une fleur : l’amour démesuré que porte Marc à Manue dans L’Office des vivants de Claudie Gallay.

Le décor est une montagne, coupée du monde l’hiver. Les maisons – les taudis plutôt – ne sont plus occupées que par de rares habitants. Au village des Cimes, lorsqu’une famille s’en va, elle disparaît tout simplement. Elle ne va même pas ailleurs, là où l’herbe serait plus verte, « ailleurs » étant ici un mot qui n’existe pas. Voilà pour l’espace.

Le temps, lui, est sans âge, dans cette histoire qui se déroule il y a trente, cinquante ou cent ans, peut-être plus. Là  aussi, Claudie Gallay ne place aucune balise. Coupés du monde, coupés du temps, les personnages de L’Office des vivants ne savent qu’obéir aux mécanismes primitifs : se protéger du froid, gober les œufs des poules, chasser les taupes et peiner à la tâche.

Le Père a fait deux enfants à la Mère, Marc et Simone, et un troisième devrait venir. À la place, Mado, la fille de ferme, dépose devant la porte, avant de s’enfuir, le bébé que lui a fait le Père.

C’est Marc qui voit le paquet.

« Marc récupère le papier, il le lit.

Après, il vient vers Simone. Il la touche du coude.

-C’est une fille, elle s’appelle Manue.

On dirait le bébé qui était sur le lit de la Mère et qu’ils ont mis sous le gravier.

Ce n’est pas possible.
Marc dit que si, qu’on appelle cela une résurrection et que si on écoute bien Dieu, ça peut arriver à n’importe qui.
De mourir et de revenir.

[…]

Il va le dire à M’mé Coche parce qu’il sait que M’mé Coche aime Dieu. Il lui dit aussi que quand il sera grand, il veut ressusciter les enfants. »

Dés cet instant, Manue devient pour Marc un « ange » venu de nulle part, une merveille, son unique et son merveilleux amour.

Et la tragédie commence, car c’en est une. La misère en est l’élément déclencheur. Tout comme la haine des Capulets et des Montaigus force Roméo et Juliette à devenir ce couple terrible, la misère va peser sur Marc et Manue, avec toute sa fatalité.

On pourrait voir dans cette peinture – qui rappelle, par instant, Les Mangeurs de pomme de terre de Van gogh – une description de la « France profonde ». Ce n’est pourtant pas le cas. Pas de stigmatisation ni de caricature dans L’Office des vivants, mais un chant, en contrepoint du chant des morts, qui dit que la plus belle et la plus divine des passions peut naître dans la fange. Et c’est comme la réparation d’une injustice : ces petits, ces misérables, ces moins-que-rien peuvent, eux aussi, éprouver des passions sublimes, jusqu’à en perdre la raison, ou la vie.

C’est un premier roman d’une rudesse peu commune, qui donne envie de se plonger dans les autres livres de Claudie Gallay : Mon amour ma vie, Seule Venise, Les Années cerises, Dans l’or du temps et Les Déferlantes, tous publiés aux éditions du Rouergue.

office_vivantsAprès la lecture de L’Office des vivants, on reste un peu « sonné ».

On repense à ces personnages. Quelqu’un a écarté la boue et les immondices qui les recouvraient pour nous laisser apercevoir une lueur, celle de la pureté qui les habite. Et le voile n’est pas retombé.


L’Office des vivants de Claudie Gallay chez Babel

(les livres de poche d’Actes Sud)


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  1. Martine dit :

    Comme je te l’ai dit par ailleurs christine, je ne pense pas être à même de lire ce roman actuellement. Mais je le note quand même surtout s’il vient d’être réédité! je pourrai le trouver plus facilement! Merci!

  2. pagesapages dit :

    De rien, Martine. Tu pourras le lire à une autre période (soit pendant une période très riante pour ne pas être trop secouée, soit pendant une période très noire pour pouvoir te dire « finalement, je vais bien » 🙂 ) !

  3. Ingannmic dit :

    Je viens de découvrir votre blog, que je trouve très intéressant et vraimant agréable à visiter. Je reviendrai !

  4. pagesapages dit :

    Merci Ingannmic ! J’étais déjà passée chez vous, chez les Chats de bibliothèque, avec plaisir ! (je l’avais même mis dans mes liens). A bientôt, alors ! 🙂

  5. Clarabel dit :

    Je suis en train de le lire, et, que dire… , j’en ai des frissons partout. Et je suis très heureuse de cette réédition qui me permet ENFIN de découvrir le premier roman de Claudie Gallay, un auteur que j’apprécie depuis longtemps ! 🙂

  6. pagesapages dit :

    C’est vrai que c’est une écriture presque « physique » ! Je vais me tourner vers ses autres romans avec appétit.

  7. Pimprenelle dit :

    Je ne connais pas cet auteur mais ça me donne envie de le découvrir.

  8. laTartine dit :

    J’ai lu les trois autres avec plaisir mais pas celui-ci. Je viens de relire « Seule Venise » en me baladant à Venise (un régal) et je garde un bon souvenir de « Dans l’or du temps » qui raconte une histoire dont on a envie de reparler.

  9. pagesapages dit :

    Pinprenelle et la Tartine, c’est vrai que tout le monde dit qu’il faut lire « Seule Venise » (le titre est beau, d’ailleurs).
    Clarabel parle aussi de l’Office des vivants ce matin, elle a été emballée elle aussi :
    http://blogclarabel.canalblog.com/archives/2009/03/26/index.html

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