Catégorie Littérature française –Roman-

Parution en mars 2009

patrick_souchonExtrait : « Six ans, l’épaule et le bras dans le plâtre, je me déplace difficilement, la station debout m’est pénible.

Comme toi j’éprouve l’angoisse des gestes limités, de l’avenir plus qu’incertain qui s’ouvre à nous et que tu résumes soudain alors que le train entre en gare : je ne pourrai jamais, c’est impossible, les marches sont trop hautes, impossible d’avancer, de plier le genou.

Seuls au monde et très près des voies, dans la stupeur et la raideur de ce genou que tu ne peux pas plier, de ce bras, le mien, maintenu prisonnier dans un corset. »

Quelques semaines plus tôt, ce petit garçon et sa mère vivent un drame : sur une route de Haute Savoie roule une « traction avant bleu marine, chromes étincelants sous le soleil ». À l’intérieur, un couple et ses enfants qui rentrent de vacances. En face, un chauffeur dans un camion « aux pneus lisses », brume et chaussée glissante, et rien ne sera plus comme avant.

Bien des années plus tard, après la mort du père dans cet accident, la mère, âgée et malade, meurt à son tour. Et Patrick Souchon écrit La chanson de Nell.

Il écrit pour remplir le blanc, le néant, le trou immense, « trou dans le pare-brise et dans le temps, la poitrine du père, trou d’aiguille dans le bras de la mère devenu bleu, tant l’infirmière était venue piquer ».

Il écrit pour dire la vie qui « creuse ses lignes et traits d’arbalète dans la paume des mains ».

On entend la voix du « je » narrateur, et la voix de Nell vivante que le « je » nous transmet, intacte.

Patrick Souchon réussit à joindre ces voix dans une sorte de tresse, chœur à tonalité unique, un chant, la chanson du titre. C’est une chanson d’amour bien sûr, mais plus encore.

C’est l’étonnement d’un fils devant la vitalité et les rêves de sa mère. C’est son désir de l’atteindre, au plus près, à travers les dialogues chaotiques que la maladie lui fait tenir, et dans lesquels se mêlent poésie et effroi. C’est le constat de sa perte d’elle, de sa perte à elle :

« Partir est une obsession comme marcher, se lever, tenir debout, faire un tour, entrer dans une chambre, en ressortir, dans un sens, puis dans l’autre, et ainsi de suite, toute la journée.

Chaque couloir compose un angle, un angle droit. Tu tournes à droite, puis à droite, encore une fois, tu tournes en rond, et le monde suit, qui se vide.

Toujours tu espères recevoir des nouvelles mais tu ne vois rien venir, à cause des angles. »

C’est le rappel d’un enchantement devant celle qui a toujours voulu qu’il écrive.

« Tu disais, facile : il suffit d’un papier et d’un crayon, c’est simple. »

« Nell » est son nom de plume. Nell Pierlain écrit des livres « sentimentaux » pour subsister. Elle connaît l’aptitude incroyable des mots :

« Puisque le monde n’est qu’une illusion d’optique, […] allons-y, reprenons tout à la base, réécrivons la scène initiale, manière de déjouer le réel […] »

Patrick Souchon écrit pour garder, pour faire perdurer. Dans des extraits de livres qu’elle a écrit, il la retrouve, cachée derrière la romance.

La chanson de Nell est plus qu’un hommage. Sans trace de pathos ni d’apitoiement, c’est travail de deuil, travail de vie, traversé par un élan, une quête :

« Je l’entends chantonner. Je sens qu’elle veut que je chante avec elle, plus haut, plus près, que j’aille chercher de l’autre côté, au-delà des crêtes, ailleurs, […] les couplets oubliés de la chanson de Nell, et que je lui rapporte les paroles manquantes. »

chanson_de_nell Dans une très belle écriture, à la fois fouillée, sincère et en réflexion d’elle-même, Patrick Souchon offre le  portrait d’une mère aimée, et plus largement celui d’une famille. Et bien sûr, son autoportrait aussi en filigrane.

Pour ma part, je garde l’image de ce petit garçon au bras plâtré, impuissant à aider sa mère immobilisée devant une marche trop haute (« je ne pourrai jamais, c’est impossible »). Dans mon esprit, c’est ce petit garçon qui chante La chanson de Nell, et ses paroles disent que sa mère a réussi à monter.

La chanson de Nell de Patrick Souchon

Aux éditions Grasset


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  1. D. Hasselmann dit :

    Je connais juste son nom, je n’ai jamais rien lu de lui mais votre article est une invitation douce à aller vers ce livre sans se casser la figure.

    Il en vaut la peine. Une chanson comme celle de Charles Quint d’Orsenna. On dirait que le deuil pousse à chanter.

  2. lily dit :

    Ce livre semble magnifique…
    je le note avec empressement bien sûr !!

    Et tu nous diras ce que tu en as pensé !🙂

  3. NELL dit :

    De par le titre, LA CHANSON DE NELL est souvent liée aux référencements de mon site. Par curiosité, j’ai ENFIN lu l’extrait et la critique de ce roman. Ce qui me donne l’envie de le lire. Etrangement, je me dis que la force de monter les marches se trouve peut-être dans L’UNIVERS SURREALISTE DE NELL, qui est un voyage dans mes peintures et mes sculptures oniriques… BIEN A VOUS! NELL

  4. Yves Erwan dit :

    Il faut lire ce livre d’une sensibilité et d’une profondeur exceptionnelles. L’écriture est dense et légère à la fois. Elle effleure le vécu au lieu de chercher à l’expliquer, parce-que l’auteur en comprend l’essence fugace, mouvante et insaississable, qu’il soit présent ou passé. Le texte est parfois très construit, à d’autres moments haché et délibérément impressioniste. Il distille sans jamais le clamer un message essentiel que l’auteur semble murmurer à notre oreille, en évitant tout « effet », et le résultat est d’une force incroyable. L’impact émotif est si fort que j’ai souvent du poser l’ouvrage en cours de lecture, pour le reprendre un peu plus tard. Lisez ce livre avant que votre mère s’en aille. Lisez ce livre si elle s’en est allée déjà. Lisez ce livre écrit par un fils bouleversé comme si cette mère était la vôtre, car c’est la vôtre.

  5. Lirenval dit :

    Vous avez aimé La chanson de Nell, roman d’une très grande sensibilité dont on ne peut sortir indemne.
    Venez rencontrer son auteur, Patrick Souchon, samedi 10 avril après-midi au Salon du Livre de Chevreuse

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