francoise_henry« Je vous ai toujours observée, Anna. Comme j’ai toujours observé mes serveuses. D’abord parce qu’elles sont jeunes et jolies (plus ou moins). Tout ce que je ne suis plus (ou n’ai jamais été). Évidemment, nous sommes obligés de les garder comme telles. C’est pour ça qu’elles ne durent pas. »

Celle qui parle est la patronne d’un café situé à Prague, au bord de la Vltava. Elle s’adresse à Anna, serveuse. Et son monologue va nous tenir en haleine jusqu’à la fin de Juste avant l’hiver.

Quelques touristes s’attablent dans ce café :

« Ils riaient presque. Ils avaient voulu cela, les touristes. Venir dans ce pays en état de choc. Eh bien, ils voyaient. Ils retrouveraient dans quelques jours, leur pays riche, ils rempliraient leur ventre de tout ce qui s’était creusé ici, à Prague, et le ventre à nouveau plein et satisfait ils raconteraient : « On vous tend une carte dans les restaurants, mais on commence par vous dire non pas ce qu’il n’y a pas – ce serait trop long – mais ce qu’il y a. Du concombre ! De la soupe ! C’est tout ! » »

Les voyageurs de passage ne verront dans ce café qu’une serveuse gracieuse, Anna, à l’anglais hésitant, et rien de ce qui se noue derrière les pans blancs de son tablier. La patronne, elle, voit tout. Elle traque jusqu’au plus minuscule indice, passant des semaines à l’observer sans lui adresser la parole.

Elle se souvient dans les moindres détails du jour où elle a assisté à la rencontre entre Anna et Pavel, « l’étudiant » :

« Cette première approche n’a duré qu’une minute au plus, vous vous êtes éloignée, le regard tranquille comme vous l’êtes toujours, je n’ai rien noté d’extraordinaire à ce moment-là.

Mais soudain, vous avez tout lâché. […] Vous mouriez subitement, je crois que vous mouriez votre plateau sur le bras. »

La narratrice raconte la fulgurance de cet amour. Elle n’est pas protectrice pourtant, et ses mots trahissent souvent aigreur et jalousie. Douleur aussi, et frustration. Car dans cette histoire d’amour, elle n’est qu’un témoin, un objet du décor.

Pavel est en danger. Il ne va pas échapper à une arrestation, à la torture.

« Vous aimiez un homme, vous retrouvez un enfant qui a mal. […] vous prenez sa main qu’il vous cachait. Vous avez dix ans de plus, Anna. Ou cent ans de plus. C’est à cela qu’ils voulaient arriver – ce gouvernement de vieillards qui n’estiment que la vieillesse : à vous vieillir.

Ternir votre insolente jeunesse… »

Entre Printemps de Prague et chute du Mur de Berlin, les paroles de cette femme, sont d’abord teintées de fiel, de mépris. Peu à peu, sa carapace se fendille, et l’on réalise que, derrière la femme acariâtre, c’est la femme blessée qui s’exprime. Ses mots résonnent alors comme une ode à l’amour. Ode à son commencement, à sa perte, au champ des possibles qu’il ouvre… ou qui se referme.

La fin de Juste avant l’hiver est superbe, et clôt magnifiquement ce roman hors du commun.

On imagine bien une lecture publique de ce texte, ou une mise en scène, même basique, les mots étant assez forts pour porter une lectrice comme une actrice.

Juste avant l’hiver est une prouesse. Pas simple de garder l’attention du lecteur avec un unique monologue. Pas simple de lui faire écouter, sans jamais qu’il se lasse, une seule voix, qui plus est une voix si antipathique au départ. Pas évident de doser avec justesse la présence de parties narratives sans enlever la force de cette voix qui parle et tient la note jusqu’au bout. Difficile d’évoquer dans un décor flou mais inquiétant les rouages politiques qui grincent et broient les protagonistes.

La réussite de couv_hiver_henryFrançoise Henry dans cet exercice délicat est totale, l’émotion réelle.

Avec l’amour au centre de ce tout :

« Je voudrais ne parler que d’amour. C’est ça, seulement, qui me fait frémir. Le reste c’est du mensonge. »

Juste avant l’hiver de Françoise Henry

Aux éditions Grasset

Catégorie Littérature française -Roman-

Parution en mars 2009


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Une réponse "

  1. Amr Ghaly dit :

    un livre tres interessant,..superbe.

    Magnifique, je trouve aussi 🙂

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