Parution en avril 2009

jean_pierre_fayeEn janvier 1963, Jean-Pierre Faye conçoit les premières pages de L’Écluse de nuit, à la gare de Friedrichstrasse, à Berlin, entre le train souterrain de Berlin-Est et le train aérien de Berlin-Ouest.

Ce livre, Prix Renaudot 1964, est réédité en ce moment (avril 2009) chez Hermann Littérature.

L’occasion pour nous de découvrir ou de redécouvrir cet écrivain, poète, philosophe et penseur de la langue qu’est Jean-Pierre Faye.

Créateur de la revue Change, il a initié le « Mouvement du change des formes », travaillant autour de la formule « La langue, en se changeant, change les choses ».

Autant le dire tout de suite, lire l’Écluse est une expérience.

Les mots cherchent leur chemin et roulent à travers la conscience.

Dès les premières pages, l’immersion dans cette « eau enfermée » qu’est l’Écluse est faite. Nous sommes dans un train, à côté d’« elle », nous voyons ce qu’elle voit, rien de plus,  son angle de vision est le nôtre. Nous lisons ses pensées les plus nettes comme les plus vaporeuses, celles qui  s’imposent comme celles qui surprennent au milieu de la somnolence… roulis du wagon, défilement du paysage…

Elle – parfois « je », parfois « elle », parfois Vanna – vient d’une ville, d’une « « île » tout en haut ».

« C’est comment de vivre là-bas ?

Tu n’avais pas l’air de savoir à l’époque grand-chose là-dessus, je te rappelais que la ville avait eu une longue et violente maladie, et personne n’avait su comment la soigner ; et que par hasard, ou faute de mieux et de savoir mieux faire, elle avait été coupée en deux. Et que le front, pour ainsi dire, ou le devant de la tête et du cerveau en avait été sectionné, rien que pour voir les effets qui suivraient – et qu’il vivait ainsi isolé et, si l’on veut, dans l’air tout à fait. Et il se trouvait que je vivais ainsi dans la moitié suspendue, dans « l’île » qui tenait toute seule en l’air. »

Les phrases longues s’enroulent, se déroulent, formant une musique complexe, simple ou énigmatique, et c’est comme prendre une succession d’escaliers, certains retors, d’autres raides, d’autres s’ouvrant sur des passages dérobés.

La musique de l’écriture de l’Écluse n’est pas mélodieuse au sens commun. Elle plane, plaçant le lecteur entre sensation et intellect. Elle interroge les mots et leur conscience. Elle s’approche d’une musique contemporaine que l’on sent construite par-delà ou en deçà ou à côté de la musique traditionnelle de cette langue entendue depuis les dictées de l’enfance.

Il faut savoir accepter de se laisser porter, et faire silence pour écouter. Il faut s’autoriser à relâcher les mécanismes simples qui filtrent d’habitude l’écoulement des mots jusqu’à nous.

Jean-Pierre Faye semble saisir la pensée à sa source et dans son instantanéité. Il passe par la description de choses diffuses, par une voie qui n’est jamais formulée d’ordinaire, comme s’il cherchait à attraper l’idée de ces choses juste au moment où elles naissent et s’échappent du cerveau :

« Il touchait lentement de la main ce qu’il voyait, avec la paume plus qu’avec les doigts : Ici alors, c’est curieux, la lumière jette des grains que l’on ne voit pas et qui se changent dans la peau, et deviennent une très légère matière que je peux toucher, et qui changent la couleur et te mettent avec ton visage presque à égalité, et quand je te vois de très près je ne vois pas comment ils pourraient entrer, parce que tu es toute lisse et fermée, et cela veut dire alors qu’ils se changent en ce qu’ils étaient déjà, ou bien que tu es de la même étoffe qu’eux ? »

Une ville morcelée et un mur (celui de Berlin) sont au centre de l’Écluse. Un mur concret qui délimite, mais aussi un mur impalpable qui cerne chacun dans ses finitudes. L’écriture tente d’ignorer ce mur, puis s’y heurte, veut l’éviter, l’aplanir, le contourner, en constater les conséquences, l’expliquer… ? Il en appelle d’autres, d’autres murs dans d’autres villes, comme lorsque Vanna rencontre une femme née à Haïfa.

« C’est une capitale coupée en deux comme ici, avec des tranchées.

−J’aimerais bien aller là-bas.

−Pour voir les tranchées ? Mais attention, là-bas, il y en a des deux côtés.

Elle trace une double ligne au milieu de l’assiette, dans les trainées de crème et de sucre.

−Non, pas pour les tranchées, pour voir la ville et le pays.

[…]

−C’est loin, mais on peut y aller.

Elle remarque aussi : D’ailleurs si nous étions domiciliés là-bas pour de bon, il nous serait permis, ici, de passer de l’autre côté, c’est curieux.
Elle remarque aussi, presque tout bas : C’est quand même logique, mais c’est une logique qu’il faudrait inventer. »

couv_ecluseLire l’Écluse ne laisse pas indifférent, et je serais bien prétentieuse si je pensais être capable de retranscrire mon expérience. La dernière page tournée, des sensations perdurent, peut-être insaisissables, à cause des chemins de traverse empruntés, à cause aussi de cette intimité forte avec le personnage de Vanna.  Tant de fois, nous avons été elle, sans la cloison des mots, mais au contraire à travers elle, avec le lien que ces mots ont lancé à travers les phrases. Nous l’avons habité…C’est un voyage dans la conscience de l’instant et dans la traduction de celui-ci, comme dans le travail d’englobement d’un paysage plus vaste, dans ses tensions, ses divisions, ses attentes et ses renoncements.

Il ne pouvait en être autrement.

« Augmenter l’espace respirable », telle est la superbe formulation qui qualifie le travail de Jean-Pierre Faye.

Le temps de lire l’Écluse, le « réseau de l’eau s’est indéfiniment élargi » et nous avons renversé « la tête vers le ciel, capitonné de blanc et quadrillé ». Nous avons respiré plus largement, en nous et dans cet ailleurs…

L’Écluse de Jean-Pierre Faye

chez Hermann Littérature


Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s