Catégorie Littérature étrangère -Nouvelles-

Parution en avril 2009

haruki_murakami

Lire les dix-sept nouvelles de L’éléphant s’évapore équivaut à monter sur un tapis roulant, qui ferait glisser la banalité vers l’absurdité de la condition humaine, ou vers l’absurde tout court.

Les personnages d’Haruki Murakami vivent englués dans leur quotidien, le nez collé sur leurs occupations ordinaires, traversés par une déprime latente, une grisaille acceptée car non dramatique. Nous les suivons pendant qu’ils se font griller du pain ou écoutent de la musique.

Rien de déstabilisant dans tout cela, jusqu’à ce qu’une pensée ou un détail entr’aperçu dans une ruelle abandonnée les entraine vers autre chose. Mais quoi ? Eux-mêmes ne le savent pas et ne peuvent émettre que des suppositions devant ce curieux décalage…

Le tapis roulant ne mène pas à l’endroit escompté, si cet endroit existe bien, car l’auteur est là pour introduire le doute.

Reste un ailleurs. Un nain qui danse et veut investir le corps d’un autre, une fabrique d’oreilles d’éléphant, la tonte d’une pelouse pour la toute dernière fois, un homme qui brûle des granges – ou qui prétend le faire. Dans cet ailleurs, les codes sont non-signifiants, fuyants, mais c’est pourtant ces codes que les personnages d’Haruki Murakami voudraient saisir.

Dans La seconde attaque de la boulangerie, le quotidien de résiste pas à une femme qui veut éradiquer une prétendue malédiction. L’attaque à main armée d’un Mac Do, surréaliste, semble sur le moment une réponse cohérente…

« Il y avait trois employés en tout : la fille qui nous avait accueilli, un chef à la tête en forme d’œuf et au teint maladif, et un jeune type à l’expression indéchiffrable, sans doute un étudiant qui s’était trouvé un job en cuisine. Tous trois se rassemblèrent devant la caisse enregistreuse, contemplant le canon de mon révolver comme des touristes un puits inca. »

Haruki Murakami n’est pas un moralisateur. Il ne donne pas les clés qu’il ne possède pas. Il est un observateur, assis sur une chaise de jardin, comme le narrateur de L’oiseau à ressort et les femmes du mardi. Pendant qu’il guette le passage d’un chat ou la sonnerie d’un téléphone, il s’étonne à peine de ne pas réellement comprendre l’ordonnancement du monde autour de lui.

« Lorsque la dernière sonnerie se tut, l’écho s’attarda longuement dans la légère obscurité de la pièce, pareil à une trainée de poussière. De ses ongles durs l’horloge frappait sur une planche invisible flottant dans l’espace. On se croirait vraiment à l’intérieur d’un mécanisme, me dis-je. Une fois par jour l’oiseau à ressort fait son apparition et remonte la pendule du monde. Et moi, seul à l’intérieur de ce monde, je vieillis tandis que la balle de caoutchouc blanche de la mort enfle de plus en plus. »

Mélancolie, humour, banalité et fantastique se mélangent dans L’éléphant qui s’évapore. Le monde y est complexe, régi par une alchimie qui nous échappe. Son tapis roulant nous emmène vers quatre kangourous « qui pardonnent » et « un éléphant et son gardien [qui] se sont complètement évaporés ». Qu’en pense l’auteur ? Ce sont des données à prendre en compte. C’est même son travail :

« – Toi, tu écris des romans, et je me suis dit que tu devais t’intéresser aux modes de comportement des autres. Et aussi, tu vois, pour moi, un écrivain, c’est quelqu’un qui, avant de porter un jugement sur une conduite ou un événement donné, va l’apprécier purement et simplement dans l’intégralité de sa forme. L’accepter, disons, si l’apprécier n’est pas le mot juste. »

C’est ce que fait Haruki Murakami.

couv_elephant_evapore2Auteur de romans et de nouvelles, traducteur d’Irving, de Scott Fitzgerald ou de Raymond Carver en japonais, féru de jazz, il considére peut-être (à l’image du narrateur de La dernière pelouse de l’après-midi) que

« l’existence humaine [est] une suite d’actes stupides fondés sur des mobiles relativement purs » et que, somme toute, « C’est là que naissent les souvenirs, et les romans aussi »…

L’éléphant s’évapore d’Haruki Murakami

Aux éditions 10/18


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  1. krotchka dit :

    La découverte des premiers romans de Murakami a marqué ma vie de lectrice… La Balade de l’impossible, Les chroniques de l’oiseau à ressort : une nouvelle dimension s’ouvrait à mes yeux, à mi-chemin entre un merveilleux très concret, et un concret terriblement merveilleux. Par la suite, ses romans plus récents m’ont déçue… Kafka sur le rivage, et puis un autre, dont j’ai même oublié le titre… Pourtant j’ai toujours envie de retourner à lui, de retrouver cet éblouissement initial.

    Justement, j’écoute en ce moment « Tout arrive » à France Inter où un intervenant précise qu’il préfère de beaucoup les romans de Murakami aux nouvelles. Voilà de nouvelles lectures en perspective pour moi ! 🙂

  2. Dominique dit :

    Oui moi aussi j’ai trouvé Kafka sur le rivage un peu « kitsch » et par contre j’avais bien aimé Au sud de la frontière à l’est du soleil et les amants du Spoutnik.

    Mais pourquoi pas essayer des nouvelles? Ce que tu cites me plaît assez…

    Alors, tu en sais plus que moi sur cet auteur ! Il est quand même très particulier. Peut-être que les nouvelles rendent encore mieux un sentiment de délitement, d’ennui, d’éphémère. Il faut que tu testes 🙂

  3. Chère amie

    Le parcours de l’auteur Haruki Murakami est singulier. Dès l’université, pour échapper au conformisme japonais, il rêve d’Amérique, Et pour bien appuyer son rêve ou découvrir, par la littérature, le monde fascinant auquel il rêve, il devient le traducteur de Fitzgerald et de Carver. Il ne cachait pas son grand intérêt pour les écrivains étrangers et pour le jazz. N’a-t-il pas exploité, pendant ses années universitaires, une boîte de jazz, Peter Cat, pendant plus de huit ans ? Et sa vocation d’écrivain tiendrait d’une présence à une joute de Baseball. Signes distinctifs qui ne cachent pas son désir de découvrir l’Amérique.

    On le dit également bouddhiste. Parcours singulier qui mérite que je me replonge dans cette nouveauté littéraire. Merci, chère amie.

    Merci pour ces précisions, Pierre ! Et en vous lisant, je fais le rapprochement avec Paul Auster (plus familièrement nommé Poloster) qui lui aussi raconte que le baseball est à la source de sa carrière d’écrivain. Et si j’essayais de comprendre les règles de ce…truc …? 🙂

    Pierre R. Chantelois
    Montréal (Québec)

  4. Chère amie

    Je vous préviens. Je n’y suis jamais parvenu. Est-ce pour cela que je ne suis jamais devenu écrivain ? 0_0

    Pierre R.

    Alors, voilà Pierre ! Nous avons trouvé la clé ultime qui ouvre la porte à l’écriture ! 🙂
    (bon, maintenant, je note : se procurer un casque, un gant de cuir épais et une batte…
    )

  5. Alain L. dit :

    ben, en fait, si j’en crois le dernier Murakami, ça serait plutôt la course à pieds qui serait fondamentale pour devenir écrivain. Bon, je recommenbce tout de suite l’entrainement… on ne sait jamais, je vais peut-être y arriver, cette fois…

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