Catégorie littérature étrangère -Nouvelles-

Parution en février 2009

rudyard_kiplingExtrait : « Il m’était donné, à moi entre tous les hommes, la chance d’écrire le plus merveilleux récit du monde, rien de moins que l’histoire d’un galérien grec racontée par lui-même. »

Le narrateur de La plus belle histoire du monde est un écrivain qui rencontre un jeune homme du nom de Charlie Mears.

« Il habitait dans le nord de Londres et se rendait à la City tous les jours pour aller travailler dans une banque. […] Il faisait rimer « amour » et « toujours », « lune » et « fortune », pieusement convaincu qu’on ne les avait jamais fait rimer ensemble auparavant. »

Mais, fait extraordinaire et inexplicable, Charlie semble « inventer » les détails d’une vie passée à bord d’une galère. Sa précision est incroyable. Le narrateur réalise bientôt que Charlie Mears n’invente rien, mais qu’il se remémore.

Doutant des capacités du jeune homme à produire seul un écrit à la hauteur des faits qu’il rapporte, l’écrivain lui achète son idée « pour cinq livres ». C’est lui qui écrira La plus belle histoire du monde, celle d’une vie ancienne, puis d’une autre passée au temps des Vikings, une histoire vraie que nous pourrions tous raconter si nous étions capables de nous souvenir de nos anciennes incarnations.

« Les Parques qui veillent pourtant à refermer derrière nous les portes de nos vies successives avaient été, cette fois, négligentes, et Charlie pouvait voir, bien qu’il ne s’en rendît pas compte, là où aucun homme n’avait été autorisé à regarder en parfaite connaissance de cause depuis la nuit des temps. »

Le narrateur va donc utiliser Charlie à son insu, car « les commis de banque ne comprennent pas la métempsychose et une saine éducation commerciale n’inclut pas le grec ».

Les incursions de Charlie dans son passé ancestral prendront fin lorsqu’il tombera amoureux.

« Je comprenais désormais pourquoi les Seigneurs de la Vie et de la Mort refermaient si soigneusement les portes derrière nous. C’était afin de nous empêcher de nous rappeler nos premières amours. […] Charlie avait goûté à l’amour de la femme qui tue le souvenir, et la plus belle histoire du monde ne serait jamais écrite. »

Dans Par les ondes, le narrateur assiste à une expérience scientifique : l’émission d’ondes hertziennes et la transmission d’un message en morse, pratique toute récente à l’époque où s’écrit cette nouvelle, en 1901. Prenant appui sur l’atmosphère assez mystérieuse de cette tentative, Kipling l’utilise comme prétexte, comme métaphore de l’inspiration créatrice.

Monsieur Shaynor, l’apothicaire chez qui l’expérience se déroule, va sous les yeux du narrateur-observateur « réécrire » l’un des plus beaux poèmes de Keats, « La Vigile de Sainte-Agnès », prenant appui sur les couleurs, objets et noms qui l’entourent.

Kipling se penche sur les mystères de la mémoire et de la création. Il y introduit une légère dose d’ironie – il rapporte que des touristes anglaises furent électrocutées dans leur bain lors de la réédition d’une expérience de Marconi – et son style sait installer à merveille une atmosphère :

« Á l’intérieur, l’odeur de la cardamone et de l’éther chlorique le disputait à celles des pastilles et d’une bonne vingtaine de drogues, de parfums et de savons. Nos lumières électriques, posées au pied des vitrines devant les bocaux ventrus de Rosamund aux faux airs de tonneaux, projetaient à l’intérieur trois monstrueux griffonnages de rouge, de bleu et de vert qui se brisaient en lumières kaléidoscopiques sur les boutons à facettes des tiroirs de drogues, sur les flacons de parfum en verre taillé et sur les ampoules d’eau de Seltz. Elles empourpraient le carrelage blanc par taches somptueuses, ruisselaient le long des barres d’argent nickelé et donnaient aux panneaux d’acajou poli l’apparence d’un marbre au grain complexe – comme des plaques de porphyre ou de malachite. »

couv_histoire_du_mondePosant des questions là où il ne trouve aucune réponse, Kipling tente une incursion à la lisière de l’étrange, réussissant à captiver le lecteur. Il montre toute l’étendue de son talent narratif avec ces deux nouvelles peu connues.

Quant aux morales de ces histoires, à nous de décider : dans La plus belle histoire du monde, que se passe-t-il ?

L’amour pour une femme éteint-il la création littéraire, ou est-il plus puissant que nos souvenirs ?

Et dans Par les ondes, les vers de Keats voguent-ils immuables dans l’espace, libres d’être captés par qui le veut, ou est-ce l’âme du poète qui perdure, éternellement, invisible et précieuse, dans l’air et les objets quotidiens qui nous entourent ..?

La plus belle histoire du monde, suivi de Par les ondes de Rudyard Kipling

Titres originaux : « The finest Story in the World » et « Wireless »

Traduit de l’anglais et préfacé par Thierry Gillyboeuf

Aux éditions Rivage poche

Petite Bibliothèque


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