Mark Anthony Jarman« Notre ciel enfumé joue le grand jeu et chaque printemps la rivière sort de son lit impuissant. Et plus tard, par la voie sablonneuse, elle le réintègre en rampant, repentante et noire. Elle a passé ses nerfs. »

Dans 19 couteaux sont regroupées quatorze nouvelles de l’écrivain canadien Mark Anthony Jarman. Toutes utilisent le « je », et c’est donc quatorze fois qu’un narrateur va s’exprimer, soliloquer ou nous prendre à partie. Il ne peut en être autrement tant Jarman se coltine à l’écriture, à l’image de l’homme qu’il décrit dans Cougar, et qui roule fiévreusement au sol, chevauché par un puma,
« un petit monstre excité bavant et puant de la gueule ».

Le style de Mark Anthony Jarman est stupéfiant : métaphorique, à la lisière de la compréhension lorsque nous sommes à l’intérieur d’un crâne, comme dans Homme brûlant sur porche texan :

« Jadis droit, je suis courbé. Je suis dépourvu d’un paysage personnel. Un médecin promène un faisceau lumineux sur les vaisseaux sanguins qui subsistent au fond de ma rétine. J’y ai vu Mars dégoulinant au centre d’une carte de mon sang : planètes rouges jumelles logées dans mon crâne. »

Jarman s’y entend comme personne pour mettre à nu la non-adhésion au monde, l’étrangeté excluante.
« Je m’assois et j’écoute leurs bavardages d’hyènes, le grêle glouglou de leurs petites gorgées, leurs ruminations, leurs rires. Parfois, quand je bois pour effacer mon visage, je porte encore mon costume de clown. Á quoi bon l’enlever ? »

« Ma vie est dépourvue de toute logique convaincante » dit le narrateur du Chant sous les lattes, inquiet de son mal de tête, car il travaille dans la fosse d’un garage, « au milieu des hydrocarbures et du monoxyde de carbone ».

Il fait le point sur sa vie, essayant d’y voir clair dans sa « fosse aux serpents » et se souvient :

« Á l’extérieur du garage, des étoiles hivernales et des aurores boréales grésillent au-dessus des lames de neige effilées de la cour. Enfants, nous défoncions la croûte glacée et rampions dans le ventre mou des congères. Notre vieux chat a essayé de marcher sur la surface gelée et est tombé dans un autre monde. »

Dans Écorcher une puce pour la peau et le suif, Mark Anthony Jarman revisite l’époque des westerns, dépoussiérant largement le genre au passage, ajoutant à la sueur, au sang et à la peur, toute l’absurdité et le chaos de scènes éprouvantes, quasiment apocalyptiques, et où la « véritable » fin du Général Custer sera révélée.

Dans les deux dernières nouvelles de ce 19 couteaux, le ton, plus calme et moins déstabilisant, s’approche de ce qui semble être des souvenirs personnels.

« Des bribes de brouillard maritime passent devant la maison, l’argousier et le grand sapin, me rappelant que je me rapproche de l’automne, du travail, de la mort, de la prochaine facture de mazout.
Cet après-midi, j’allumerai un feu, je serai de bonne humeur et j’attendrai que le soleil traverse les extrémités d’une vergue quelque part sur cette planète bougonne pour m’étendre en pensée sur les parfaites pintes de Smithwick’sAle au col de Guiness servies chez O’Neil dans Pearse Street ou au Funnel Bar sur le quai municipal abandonné de Dublin, où un violoneux répète « Come On Eilen » jusqu’à plus soif dans une pièce au sommet de l’escalier raide. »

Dix neuf couteaux de Mark Anthony Jarman, aux éditions Les Allusifs« Personnels » est le mot, car rien n’est comparable à l’écriture de Jarman.
C’est une découverte que ce style, sidérant, déconcertant, jouant de la langue comme d’un matériau neuf, explorant les niveaux de langage sans crainte de frôler la folie, tordant le monde, l’essorant pour en faire jaillir des éclats d’humour, le tout avec autant d’humilité que de vigueur.
Un magnifique moment de lecture, qui donne le sentiment d’avoir rencontré un ovni, ou d’avoir déterré une pépite !

19 couteaux de Mark Anthony JarmanTraduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné

Aux éditions Les Allusifs
Catégorie Littérature étrangère -Nouvelles-
Parution en novembre 2008

Une réponse "

  1. Pétard de moine ! Merci pour ces extraits ! Il me faut ce bouquin, j’adore les nouvelles, et le style de cet écrivain est tout à fait de mon goût.

    « Pétard de moine » est l’expression juste ! On devrait rebaptiser l’auteur : Jarman- Pétard-de-moine, ça lui va comme un gant.🙂 Sérieux, je n’ai jamais lu un truc pareil. Un style ébouriffant.

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