Catégorie Littérature étrangère -Roman-
Parution en avril 2009 chez 10/18
(première parution en 2007 aux éditions du Panama)

kevin_brockmeierExtrait : « Lev Paley soutenait qu’il avait vu les atomes de son organisme se briser comme des agates et rouler à l’autre bout de l’univers, puis se regrouper à partir du néant. Pour sa part, Hanbing Li s’était réveillé dans le corps d’un puceron, et il avait vécu une vie toute entière logé dans la chair d’une pêche. Graziella Cavazos déclarait simplement : « Je me suis mise à neiger »
juste ces six mots, pas plus – et, dès que l’on insistait pour connaître les détails, elle souriait, l’air embarrassé. »

Tous ces morts, qui racontent ici leur passage de vie à trépas, habitent maintenant une ville sans nom, sorte de « cité des morts », mais sans la dramaturgie fantasmagorique qui s’y rattache. Pas de squelette ni de râle de revenant, pas non plus de bras de zombie tendus à l’horizontale, non, cette ville est d’apparence normale, pleine de passants, d’appartements, de voitures, de cyclistes, de restaurants et de magasins. Ceux qui y vivent… enfin, non, ceux qui y sont ! y restent pendant un laps de temps variable. Vraisemblablement jusqu’à ce que plus personne, chez les vivants, ne se souvienne d’eux. Ensuite…

Au même moment, dans le « monde réel », Laura Byrd se retrouve seule dans une base située en Antarctique. Ses deux compagnons d’exploration sont partis chercher du secours et ne reviennent pas. Ceux qui reviennent, en revanche, ce sont ses souvenirs :

« Petit à petit, elle se remémorait certains incidents de sa vie – des réunions, des conversations, et divers autres épisodes – avec une clarté qui la stupéfiait. »

La solitude de Laura se prolonge et ses souvenirs s’accumulent, pendant que la cité des morts se dépeuple…
« C’était comme si on avait ouvert un portail, ou comme si l’on avait abattu un mur, et la ville finissait par relâcher ses morts. Ils s’étaient mis en route depuis ses confins, dans leur multitude, et bientôt les parcs, les bars, les centres commerciaux s’étaient pratiquement vidés. »

Les morts sont de plus en plus nombreux à arriver, mais de moins en moins nombreux à s’installer en ville. Et ceux qui restent montrent tous un point commun : à un moment ou à un autre de leur vie « d’avant », ils ont rencontré, croisé, parlé à Laura Byrd.
Et si elle était devenue la seule capable de se souvenir d’eux ? Et si c’était elle, la dernière habitante de la planète ?…

Avec ce roman étrange, conte philosophique ou science fiction, Kevin Brockmeier expérimente : il place dans son éprouvette solitude, mémoire et devenir. Puis, il incorpore une autre substance, faite de pollution et de terrorisme bactériologique.

L’immersion dans Une brève histoire des morts est très efficace. On imagine clairement Laura, la morsure du froid et la lumière réverbérée sur la banquise.

« Si elle ne mourait pas gelée, elle était presque certaine de mourir d’inanition, et elle ne l’ignorait pas.
Laura Byrd, dirait l’inscription, et suivrait sa date de naissance et celle de sa mort. Laura Byrd. Pas une éternité, mais un petit bout de temps.

Des filaments de gel et de neige traversaient le sol de la tente, soufflés en lignes droites par le courant d’air. La quasi-totalité de ces filaments avait été balayée à l’intérieur quand elle avait ouvert le volet, mais d’autres provenaient tout simplement de l’accumulation de son souffle, qui gelait en poudre blanche dès qu’il entrait au contact de l’air, avant de se poser sur le sol en un long panache. »

Les personnages croisés dans la cité des morts, quant à eux, montrent une réelle épaisseur, et la montée en puissance des questionnements ne peut que faire mouche.
Dans cette construction aboutie, il n’est pas surprenant de voir surgir à plusieurs reprises la symbolique du rond ou de la sphère, que ce soient par la présence de billes mystérieuses, d’un ballon que l’on « sauve », d’un œil qui « tremble », ou d’un autre œil, celui-là aveugle…

Kevin Brockemeier porte avec ce roman une réflexion large sur l’humanité. Une petite canette rouge mondialement connue se fait l’icône d’une société égoïste, avide de profits et inconsciente d’accélérer sa trajectoire autodestructrice. En face de ce rouleau compresseur, le bouclier des émotions qui font se rejoindre hommes et pensées paraît bien mince.


Une brève histoire des morts est une porte onirique ouverte sur une quête de sens – si ce n’est « la » quête de sens originelle. Horlogerie bien huilée – rotondité de la montre ? – elle ne quitte pas l’émotion.

couv_breve_histoire_mort1Nous suivons ces personnages.

Où vont-ils ? Peut-être quelque part où « ils se tiendraient tous là, épaule contre épaule. Chacun écouterait la voix de l’autre, chacun respirerait le souffle de l’autre. Et ils attendraient cette force qui les tirerait comme une chaîne vers la suite, quelle que soit cette suite »


Une brève histoire des morts de Kevin Brockmeier
Traduit de l’anglais (USA) par Johan-Frédérik Hel Guedi
Aux éditions 10/18

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  1. Sammy dit :

    Waouh… je n’ai que trop rarement lu un texte aussi beau sur un livre.

    Je crois que l’emprunterai si je le croise à la bibliothèque (je suis en train de renoncer à faire des listes de livres à lire, c’est sans fin, et je ne les lis jamais…)

    N’hésite pas ! Il est vraiment bien ! (d’ailleurs, dans mon texte, ce qui est beau, ce sont les citations !) Et merci, Sammy, d’être passé par ici ! 🙂

  2. kathel dit :

    Je suis en train de le lire et suis emballée aussi !

    Tu nous raconteras ? Miam 🙂

  3. keisha dit :

    Ah alors c’est chez Kathel que j’ai aussi vu un billet enthousiaste!!!

    Alors, c’est que c’est du bon ! Pas d’hésitation ! 🙂

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