Catégorie Littérature étrangèreRécit ( ?)-
Parution en avril 2009

908275 « Le boulanger ouvrait à 7 heures. Encore une information à ne pas mettre en doute. Vraiment, il ouvrait à 7 heures, et une demi-heure avant, j’étais devant chez lui. La femme devant moi comprit tout de suite combien j’étais nouveau en la matière, et comme je répondais à ses questions étonnamment détaillées en lui livrant des pans entiers de mon curriculum vitae, elle m’initia à la technique de l’acquisition du brötchen chez le boulanger Schwint. Elle parlait un peu fort, comme le font les sourds. »

Suite à un douloureux divorce où il a vu sa femme « métamorphosée en personne juridique », le narrateur emménage à côté d’une boulangerie.
Les brötchen qu’il y achète ont un goût tellement… tellement… indescriptible qu’Hermann Kant ne perd pas de temps à le décrire.

« Ils étaient tels, justement, que tout calcul était interdit. Ils étaient la vie. »

Le narrateur devient « accro aux brötchen ». Et vivre sous cette dépendance n’est pas sans risques : il lui faudra s’installer dans une vie affabulatrice en la parsemant de mensonges, puis envisager de multiples trocs pour être en mesure de savourer gratuitement six brötchen chaque matin. Un croissant brioché chassant l’autre, les rencontres se succèdent dans cette fable improbable.
On croisera un Premier Délégué Personnel pour la Protection du Monopole National des Spiritueux, une Personne Compétente, et il faudra absolument se procurer des entrées pour le bal du zoo qui s’avèrent, on s’en doutait, « quasiment impossibles à obtenir » :

« […] les participants à ces mondanités étaient de la plus illustre espèce, de celle que l’on a pu observer pour la dernière fois sur le Titanic en plein naufrage. Des antiquaires, des dispatchers d’expéditions, des vulcaniseurs, des coiffeurs de pointe, des directeurs de direction, des petits annonceurs, des entrepreneurs de peinture pour carrosserie loueurs de garage, des cousins d’administrateurs, des hommes dans le commerce de voiture et des femmes dans les arts bruyants – individus qui avaient peu à voir avec le zoo, mais probablement beaucoup avec le bal qui portait son nom. »
Dans Parfois les brötchen croquent sous la dent, Hermann Kant lance son personnage à la poursuite de ce qui lui donnera accès à sa drogue pâtissière. Entrer dans les faveurs de l’artiste qui les fabrique n’est pas une mince affaire.
« Le boulanger salua et les douze clients dans la boutique lui rendirent son salut , et à l’intonation, on comprenait qu’un roi se montrait à son peuple. »

couv_brotchenCe court, très court récit (…récit ?), fait à peine quarante pages, mais celles-ci regorgent d’un ingrédient rare : l’absurdité légère.
C’est que, comme le pense Farssmann, le narrateur :
« La vie est un système compliqué, et pas seulement dans son tout, dans ses détails aussi ».

Parfois les brötchen croquent sous la dent d’Hermann Kant

Traduit de l’allemand par Leïla Pellissier et Frank Sievers

Aux éditions Autrement
Publicités

"

  1. krotchka dit :

    Oh, j’avoue, moi aussi je suis une « droguée des petits pains », et des gros aussi d’ailleurs, c’est plus fort que moi. J’ai une théorie : le sens de la vie se concentre dans la mie des petits pains !

    Je suis prête à adhérer à cette croyance. Il nous faut un gourou, ou on peut se débrouiller sans ? 🙂

  2. Sammy dit :

    Ah non , je ne suis pas d’accord : le sens de la vie se concentre dans le pain en son entier. C’est un dogme quoi. Le pain est à la fois unique est double, la mie et la croûte il est, bénies soient ses miettes.

    Sinon, ça à l’air sympa cette histoire intelligemment absurde ; d’une manière générale, ce qui est publié par les éditions Autrement est souvent de (très) bonne qualité.
    Tiens, fais moi penser d’écrire un truc sur Inconnu à cette adresse, la nouvelle parfaite de Kressmann Taylor. Ou alors écrit le toi-même. Chiche ?

    Sammy, ta candidature a été acceptée au poste de Grand Gourou du dogme du Pain et de la Mie réunis. 🙂
    Pour Inconnu à cette adresse, je suis partante, encore eusse-t-il fallu que je le feuilletâsse ! Pendant que je le vole dans une librairie peu surveillée, tu écris un truc dessus ?

  3. Sammy dit :

    M’en vas essayer, mais j’vous promettons rien, z’avons beaucoup de pain sur la planche !
    (t’as vu comment elle est bien amenée celle là ?)

  4. Chère liseuse et merveilleuse critique

    D’abord je veux dire que c’est beau. Ce lien en première page, c’est une trouvaille. Mes yeux pourront se reposer de la recherche monastique en lisant dans la quiétude cette critique rédigée avec passion. La passion se communique.

    Tout sent bon le pain ici. Je ne connaissais pas l’auteur mais selon la lecture de cette critique, l’odeur est une formidable denrée à se mettre sous la narine. J’ai un soudain grand intérêt pour les brötchen d’Hermann Kant et pour regarder de plus près s’il y en aurait dans mon coin de pays à se laisser croquer. 😉

    Pierre R. Chantelois
    Montréal (Québec)

    Je suis alléchée moi aussi par ces denrées, sans savoir même à quoi elles ressemblent. My kingdom for à brötchen ! ravie de voir que la nouvelle présentation vous arrange. Merci Pierre ! 🙂

  5. […] de pagesapages, de Cécile et de Le […]

  6. MIC dit :

    j’ai lu ce livre il y a quelques semaines,
    enfin de la littérature qui ose faire rire et ne se prend pas au sérieux.

    Un régal, effectivement !

  7. […] de Michel Sender, Pages à pages, Le livraire, de Marie-Françoise, Léthée […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s