patrick_dupuis« À midi, j’ai regardé la météo. Ils ont parlé d’un temps nuageux à serein.

Tu sais aussi bien que moi que lorsqu’ils disent « nuageux à serein » ça signifie qu’on aura tout : soleil, pluie, nuages… Un temps bien belge, en quelque sorte. Et puis j’ai mal à l’épaule droite. C’est signe de pluie. »

Dix-neuf nouvelles pour ce recueil, dix-neuf portes ouvertes : l’une sur un salon, l’autre sur un réfectoire, ou la file d’attente d’une boulangerie, ou encore les montants d’un bac à sable…

Que se passe-t-il dans Nuageux à serein ? Rien d’abracadabrant. Des choses anodines. Un repas dans une pièce aux murs rose bonbon, la visite d’un appartement à louer, une voiture qui s’arrête pour faire monter un auto-stoppeur… Pas d’effet de manche, rien de clinquant. C’est que ces nouvelles n’en ont pas besoin.

Il s’agit de nous, au milieu des pages. Nous, nos amis, nos voisins. Et le regard porté sur eux est tendre, parfois légèrement moqueur, un rien révolté, mais toujours de leur côté, toujours proche, comme si Patrick Dupuis avait décidé de voyager dans la poche de ses personnages. Dans celle, par exemple, d’un homme qui ferme les yeux dans un train :

« -Biglietto, signore.

Du soleil dans le compartiment. Une main sur son épaule. Le contrôleur. Dans le soleil, un visage de femme. Il ne l’avait pas entendue s’installer. À quelle station était-elle montée ? Avait-il déjà dépassé Brescia ? Non, la plaine, toujours… »

La chute n’est pas un coup de théâtre, elle ne retourne pas la situation. Et pourtant…! Elle surprend, car elle entraîne des sentiments et des pensées dont nous n’avions aucune idée l’instant d’avant.

Parmi ces dix-neuf nouvelles, certaines se tournent vers le temps qui passe, la vieillesse, l’ultime silence d’un disparu. La nouvelle est un de ces textes qui touchent : une grande économie de mots pour dessiner nettement un décor dans nos têtes. Nous pouvons imaginer cette chambre, le visage d’une femme, perdue, désemparée, « assise sur son lit, immobile, genoux serrés, les deux bras le long du corps », ainsi que les yeux de celui qui entre et va s’assoir à côté d’elle.

Un train pour Bruxelles doit partir et nous marchons derrière un homme âgé qui voudrait le prendre. C’est son trajet, de chez lui à la boulangerie, de la boulangerie à la pharmacie, puis sur le chemin du retour. Privilégiés, nous l’entendons  penser. C’est une quête, un surpassement ordinaire, un désir d’ailleurs, anonyme, au milieu des autres passants, une vie entière dans un aller-retour.

Dans deux mois, je suis maman est la phrase que jette une jeune femme à un ancien amour, dans la salle d’un café. Le temps d’un bilan, elle semble forte. Elle semble…

Les personnages de Nuageux à serein s’adressent parfois à une tombe dans un cimetière ou à une photo encadrée. Une manière de masquer leur solitude. Ou de la regarder en face, comme cet homme installé sur Le balcon :

« Il tire une dernière bouffée de sa cigarette et la lâche. Chaque mégot a sa propre vie entre le quatrième étage et la chaussée : certains prennent leur temps et rougeoient dans la nuit. D’autres, pressés, foncent à la rencontre du sol et s’éteignent en lâchant quelques poussières d’étincelle… »

Seules deux de ces histoires n’ont pas réellement trouvé d’écho en moi. C’est la vie, avec ses aléas, ses hasards, ses coïncidences, son va-et-vient.

couv_nuageuxaserein Patrick Dupuis en saisit quelques instants fugaces, variables, « soleil, pluie, nuages ». C’est bien ça que veut dire Nuageux à serein

Nuageux à serein de Patrick Dupuis

Aux éditions Luce Wilquin

Catégorie littérature française et francophone -Nouvelles-
Parution en avril 2009

 

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  1. Salhi Samira dit :

    On prend la vie comme elle se présnte; avec ses moments de bonheur ,de sérénité, de déboire ,de malheur, de désespoir: l’auteur est bien placé pour le ressentir aussi intensémment….Et le dire , aussi bien.

    Jetez un œil à ce recueil, il en vaut la peine 🙂

  2. Pages-à-pages

    Il existe au Québec une expression que j’affectionne : retrouver une « simplicité volontaire ». Votre analyse me donne à penser que je retrouverais dans ces nouvelles une belle « simplicité volontaire » qui meublerait bellement quelques heures de lecture.

    Pierre R. Chantelois
    Montréal (Québec)

    C’est une belle expression. Très parlante, et très judicieuse en ce qui concerne ce recueil ! Pierre, vous avez tout compris du projet présenté ici 🙂

  3. cathulu dit :

    « Simplicité volontaire »+ joli billet+belle couverture, comment ne pas noter? !!!

    Comme en plus, tu n’as rien à lire en ce moment… 😉 Les nouvelles qui traitent de la solitude de la vieillesse sont très émouvantes. Oui, c’est un auteur qui aime ses personnages. Et ça, c’est pas toujours le cas !

  4. Merci pour cette critique toujours aussi intéressante Christine.
    Cette simplicité qui émane de ces nouvelles, est pour moi ce qu’il y a de plus dur à écrire et faire ressentir dans un roman: toutes ces petites choses de la vie, ces instants qui durent ne serait-ce qu’une seconde, un regard, une caresse, une pensée qui peuvent retranscrire en fait un détail important d’un personnage, une analyse, une clé. Pour moi le maître inconditionnel dans ce domaine reste Maupassant :). Ta critique ma donné envie de lire cet ouvrage.
    Bonne continuation!

    Merci de ton passage ! Je suis très sensible aussi aux petits riens (et de moins en moins sensible au clinquant, au démonstratif). Nuageux à serein est dans cette veine. A bientôt pour encore te lire ! 🙂

  5. Martine dit :

    Très jolie critique, Christine! Je retrouve parfaitement ma lecture dans tout ce que tu dis! J’ai la chance de rencontrer Patrick Dupuis en octobre prochain. Je n’en attends que le meilleur…
    Des bises nuageuses… à sereines! ;o)

    Hou, j’attends de pied ferme un comte-rendu détaillé de cette rencontre !!! Bises de bises ! 🙂

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