chloe_delaume« Hier soir, j’ai voté la mort. Je me suis longuement concertée et dedans on était d’accord, toutes d’accord, pour une fois. La mort et qu’on n’en parle plus. »

En 2008, Chloé Delaume projette d’écrire un monologue théâtral sur le thème de la pulsion de mort. La durée du spectacle, cinquante minutes, est inscrite dans le laps de temps moyen  qui existe entre deux suicides en France. Sa rencontre avec la comédienne Anne Steffens influence son écriture, car Chloé Delaume travaille les mots pour qu’ils soient mis en bouche et « mis en corps » par cette interprète.

Ce texte puissant, parfois dérangeant, est publié aujourd’hui aux Éditions Joca Seria. Quelque cinquante pages où résonne un espace mental comme sorti de ses gonds, étalé à la vue de tous.

Adèle Trousseau, 28 ans, 48 kg, ne parle pas mais pense, se pense, se répond, s’interpelle :

« […] je n’entends que moi dans ma tête, simplement je suis beaucoup. C’est comme si chaque pensée avait son timbre à elle, son grain particulier et son argumentaire. Je ne peux pas agir ou prendre la parole avant que la discussion ait été menée à terme. »

Souffrant de ce qu’elle nomme la « thanatopathie » (du grec thanatos, la mort, et pathos, ce dont on souffre), Adèle constate : « Le suicide, dans mon cas, n’est qu’une confirmation ».

En paragraphes courts, violents, saisissants, drôles – de la politesse prêtée au désespoir – Adèle anticipe la visite du psychiatre (comment sortir de l’hôpital ?), la peine de ses proches, et fait le débriefing de son cas, revenant sur ses symptômes, les détaillant, se questionnant :

« Est-ce que je suis digne d’être pleurée ? »

Elle pense à sa mère :
« Non, maman, je ne peux pas changer. J’ai essayé tu sais, parfois juste pour toi, d’ailleurs. J’ai essayé. Usé de stratagèmes pour pouvoir embrasser ce qu’on appelle la vie. J’en suis toujours revenue avec la mononucléose. »

Pas d’excipient dans
Éden matin midi et soir. Dans ce texte serré, corsé, expurgé d’un babil narratif inutile, Chloé Delaume touche le centre de sa cible.

Elle met en mots un mal plus profond que celui du mal de vivre ; elle fait s’exprimer, à travers le personnage d’Adèle, le peuple des
« thanatopathes », ceux qui « souffrent de la maladie de la mort », ceux qui désirent voir s’effacer « jusqu’à l’acte de naissance », ceux qui sont voués à, finalement, se taire.

couv_matinmidietsoirExpérience mortifère que de lire ce livre ? Sûrement pas. Étrangement, il agit comme un révélateur. On peut en ressortir purgé, sensibilisé, renforcé, attentif, introspectif, alerté… vivant.

À croire que la mort d’Adèle Trousseau n’a rien d’une fin. Pour nous…

Éden matin midi et soir
de Chloé Delaume
Illustrations de François Alary
Aux éditions Joca Seria
Catégorie Littérature française -Monologue-
Parution en mars 2009

 

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  1. ficelle dit :

    Je n’ai jamais lu Chloé Delaume, et j’avoue ne pas trop chercher à la lire (une image que je me fais, sûrement fausse). Mais ce que vous écrivez là enlève une première barrière, voire même fait naître une petite curiosité. Vous savez toucher juste…

    Tant mieux si vous laissez la place. Chloé Delaume est plus qu’un « personnage d’affliction » comme elle dit. Elle écrit comme personne, enfin je trouve. Si vous avez l’occasion, vraiment, il fadra « tester » !🙂

  2. Renaud dit :

    Mais c’est très intéressant ! Moi qui n’étais pas du tout attiré par l’auteure, vous avez piqué ma curiosité. Même si ce n’est pas un livre que je rangerai dans mes tops priorités, je suis bien content d’en avoir eu un bon aperçu ici. Merci.

    Peut-être qu’une sorte de fumée médiatique peut faire passer des auteurs dans une section éphémère « à la mode ». Ce n’est pas ce qui est en jeu avec elle. Si vous avez l’occasion, lisez Les juins ont tous la même peau : elle y décrit un rapport à l’écriture qui transperce. (bon, je suis visiblement en train de devenir une fan. Je ne vais pas tarder à me tricoter un pull avec I love Delaume brodé sur le thorax🙂 ) En tout cas, je suis bien contente d’avoir piqué votre curiosité !

  3. cathulu dit :

    Je me demandais justement comment et par quoi aborder l’oeuvre de cette auteure, tu devances mes désirs! Et de trois,( soupir d’aise !:))

    Franchement, je suis hyper-méga-sensible à l’écriture de Chloé Delaume. Ce doit être structurel, chez moi.🙂 J’aimerais bien que tu nous racontes comment tu réagis à ses livres. J’ai hâte, même !

  4. Chère amie

    Il y a parfois un temps où il fait bon de voir la mort approcher (« Approprinquat hora! »). Mais plus nous nous en approchons, il fait bon aussi de la savoir éloignée. Je me laisserais certainement tenter à apprivoiser la démarche de Chloé Delaume.

    Pierre R. Chantelois
    Montréal (Québec)

    Cher Pierre, c’est une belle démarche, et je suis sûre que vous ne seriez pas insensible à la puissance de ses mots. Chloé Delaume se place dans la catégorie « artiste », sans aucun doute.

  5. Molly dit :

    J’ai écouté la pièce sur France Culture, ça m’a beaucoup touché.
    Il faut dire que j’étais déjà une grande lectrice de Chloé,
    Vous conseillez « Les juins ont tous la même peau »,
    j’invite à la lecture de ces textes précédents : Le Cri du Sablier (de loin mon préféré) mais aussi Certainement pas (génialement incroyable).

    Son prochain livre est en préparation, je l’attends avec impatience

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