auteur_georges-flipo« – Ce soir, je vais te danser la chholiva, avant et après la bataille, promit Dupont Monsieur à son épouse qui gloussa. »

Nous ne gloussons pas, nous. Nous rions jaune. Avec un sentiment de gêne et de désapprobation mêlés. Les touristes de Nocturne sont exaspérants. Au point d’être tenté d’en discuter en aparté avec nos proches, le livre fermé bien sûr, pour ne pas qu’ils nous entendent. Comment ? Tout cela n’est pas réel ? Seulement de la littérature ?

C’est que dans Qui comme Ulysse, Georges Flipo est incisif, parfois cruel, avec une pointe de désenchantement, face aux travers de ces médiocres qui voyagent sans autre horizon que celui d’un esprit borné.

L’auteur tourne son projecteur vers eux. La bêtise de Dupont Monsieur et celle de Comité (« Comité avait du savoir-vivre : tout ce qu’il faisait se faisait ») sont crûment exposées, en pleine lumière.

« On était au dessert, et le spectacle allait s’achever. On fit monter sur scène une petite fille qui affichait un sourire triste. Elle ne devait avoir que six ans, mais c’était déjà une grimace de vieille dame. On cassa deux bouteilles en verre sur l’estrade et la petite fille commença à en piétiner les morceaux tandis qu’un tambourin donnait le rythme.

– Ça aussi, c’est une danse pour touristes, commenta Neeraj, dégoûté.

Comité n’en avait cure, il trouvait le numéro excellent et photographiait de toute la puissance de son zoom.

– La scène est suffisamment éclairée, ça devrait bien rendre.

– Mais ça doit lui faire mal, pauvre gamine, s’inquiéta Dupont Madame.

– Non, pensez-vous, c’est une question de concentration, la rassura Comité. »

Mais il serait réducteur de ne voir dans Qui comme Ulysse que constats ou dénonciations. Il s’agit aussi d’accentuer les contrastes. Plus le trait paraît noir, plus l’humanité du « camp d’en face » est soulignée.

La musique de l’Île Sainte-Absence et de Louise, l’adolescente qui en rêve, joue dans un autre registre :

« Non, elle n’est pas à moi, c’est mon île mais ce mon n’est pas possessif, c’est juste de l’affection. Pourquoi les grammairiens n’ont-ils pas inventé l’adjectif affectif ? Ils ne pensent qu’à posséder ou à montrer – à démontrer ! Si les grammairiens avaient quinze ans, comme moi, il y aurait l’adjectif affectif. »

Compassion, émotion, peine, autant de sentiments que font naître la jeune fille qui parle :

« Et je ferai le grand voyage, j’irai retrouver la Sainte-Absence, le mont Crâne, la Déplumée, couverts d’une végétation exubérante, très loin, là où s’arrête le fleuve Temps, là où il se fait immobile. Et j’imagine la fête de mes éternels seize ans dans mon île. »

Un joueur d’échec convoque des saints pour veiller sur sa partie dans La partie des petits saints. Pourquoi ? Sans doute parce que c’est nécessaire :

« – C’est parce qu’un échiquier, monsieur, est le seul endroit de l’univers, vous m’entendez, le seul, où le Bien peut attaquer frontalement le Mal. Et le vaincre. Quand les petits saints sont de la partie, c’est tout le sort du monde qui se joue sur l’échiquier : le Mal recule, il est humilié. »

Dans la nouvelle éponyme, Qui comme Ulysse, l’ambiance est nostalgique, songeuse, odorante.

« Ulises repart un peu déçu, mais heureux. Ce soir-là, il termine une nouvelle, l’histoire d’un auteur argentin délaissé par l’inspiration, un paumé qui retrouve ses marques grâce aux senteurs de ses empanadas. »

Préparez-vous à enchaîner quatorze voyages. Ils suivent des routes populeuses ou excentrées aux paysages changeants (Argentine, Inde, Thaïlande, Pérou, Cabourg…).

Ils sont ponctués d’escales comme l’humour, l’étonnement, la conscience du ridicule, la honte , la tristesse ou le sacrifice…

flipo_qui-comme-ulysse1Le guide offre un dépaysement plus grand qu’il n’y paraît, car intérieur. Fidèle à la citation en exergue de ce recueil :

« Ne demande pas ton chemin à quelqu’un qui le connaît, tu risquerais de ne pas te perdre… »

Qui comme Ulysse

de Georges Flipo

Aux éditions Anne Carrière

Catégorie Littérature française -Nouvelles-

Parution en aout 2008

 

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  1. keisha dit :

    Belle occasion de lire des nouvelles, ces mal aimées.

    Moi, j’aime ça. De plus en plus, même 🙂

  2. Leiloona dit :

    Une belle expérience, oui ! 🙂

    Et j’ai oublié de dire que lorsqu’on se promène sur le blog de Georges Flipo, c’est rempli d’humour ! 🙂

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