marcvillemain
« Apprendre une nouvelle forme de respiration, inventer les gestes nouveaux, méthodiques, précis, imaginer d’urgence un calcul qui permette d’absorber la quantité d’air qu’il faut, juste ce qu’il faut, ni trop ni trop peu, ne pas s’étrangler, épargner les côtes quand l’air pénètre et se diffuse. »

 

 

C’est ce à quoi s’exerce Matthieu Vilmin, dans sa chambre d’hôpital. Vivre est difficile dans Et que morts s’ensuivent. Et mourir n’est pas simple, seulement légèrement plus rapide.

 

 

À travers onze nouvelles, Marc Villemain prend la parole. De force. Il formule des hypothèses, nous prévient lorsqu’un détail qu’il vient de préciser n’est pas utile. Nous prend à partie. Exprime son opinion, juge, tourne en dérision, accompagne, raisonne ou dénonce. Il ne se cache pas. Il se place même dans la lumière, se plaisant à user d’un style ciselé, aussi pointu que riche, aussi achevé que retors. Puis, lorsque nous sommes ébahis, hébétés par l’élégance d’un geste que l’on imaginerait volontiers habillé de dentelles, il se retourne, soudain rude : les yeux féroces et le couteau entre les dents.

 

 

C’est qu’il a décidé de jouer avec notre température, et d’insuffler un chaud et froid, un comique et tragique dans son recueil.

 

Sans oublier le duel, ou la danse, du couple vie/mort. Les onze personnages-titres de ces nouvelles se retrouveront posés sur sa table « d’écrivain-légiste » en fin d’ouvrage, dans la partie titrée Exposition des corps.

 

La mort est présente partout : « digérée » dans Anna Bouvier, hasardeuse dans Lisa Cornwell, en forme de point final dans M.D.

 

 

Elle est aussi présente à l’intérieur des corps. En devenir, cela va de soi, toute existence étant par nature forcément « périssable ». Mais Marc Villemain va au-delà, montrant des morts « effectives » dans des corps de vivants, des sortes de « morts dans l’âmes »…

 

 

« Mort dans l’âme », à l’intérieur du corps, par exemple, d’une critique littéraire renommée,
« aujourd’hui disparue, [qui] a mis un terme à toutes ses activités éditoriales et ne communique plus guère que par onomatopées et grognements ».

« Mort dans l’âme » et le crâne de Jérôme Allard-Ogrovski, depuis qu’il a empoigné brutalement « les ciseaux qui traînaient par terre ».
« Mort dans l’âme » de Jean-Claude Le Guennec, amputé au fond d’un grenier rempli d’enfants…

Traversant ces nouvelles comme une danseuse de cirque, le personnage de Géraldine Bouvier se fait protéiforme. Tour à tour femme de ménage, mère de famille, infirmière, petite amie d’un fan de heavy metal, ex-femme d’un aquarelliste amateur ou simple voisine, elle sautille d’une nouvelle à l’autre, faisant, semble-t-il, une sorte de pied de nez à la Camarde…

 

 

La nouvelle Pierre Trachard est très percutante : un style plus épuré pour un décompte inéluctable et minuté :

 

 

« Il a fini sa bière, s’est rassis sur le bord du canapé et, pour la deuxième fois, coudes sur les genoux, a mis son visage dans ses mains. Ainsi est-il demeuré près de trois minutes. Il ne s’est rien passé la minute suivante. À vingt heures cinquante-neuf, il s’est levé et a pris la direction de l’escalier sportivement enjambé, renversant au passage la petite horloge de salon qui se brisa aussi net. Mille et un petits mécanismes se sont conséquemment répandus à terre, et la grande aiguille dorée, retombant sur le sol après moult circonvolutions dans les airs, a lancé sur le soir un éclat presque inespéré. »

 

 

Dernière nouvelle de Et que morts s’ensuivent, et peut-être la plus attachante à mes yeux, M.D. semble une esquisse d’autoportrait, tracée sur la buée d’un miroir :

 

 

couv_vivantssuivent« Donc, M.D. sera à sa table de travail. Elle relira mot à mot ces histoires qui lui tombèrent sous les doigts, s’étonnant elle-même de leur rythme, de leur sonorité, de leurs caprices, quand ce n’est pas des personnages eux-mêmes. C’est qu’ils sont si réels ces personnages, si proches. Elle se demandera si le lecteur aura conscience de la réalité fantomatique de ces personnages dans son cerveau »

 

 

Et que morts s’ensuivent de Marc VillemainAux éditions du Seuil

Catégorie Littérature française -Nouvelles-

Parution en février 2009

 

 

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  1. ficelle dit :

    Je reviendrai (là, je manque de temps, je pars à la plage…oui, oui, je sais, veinarde) pour vous donner un titre d’autres nouvelles sur les morts « extraordinaires », un recueil d’histoires anciennes sur le même thème.
    L’extrait noté est-il conforme au style général ?

    J’ai peut-être donné les extraits qui me touchaient le plus. En voilà un autre :

    « Si la France se gausse couramment d’être le pays de la littérature, nous avons trop souvent le tort de penser que les écrivains et les sous-professions afférentes mènent, au mieux, une vie patachonne tout entière tournée vers le stupre et le lucre, au pire une existence de pure cérébralité qui conduit leurs heureux détenteurs à planer sur les hauteurs de cimes majestueuses inaccessibles aux mortels et à survoler la terre fangeuse des morts vivants éberlués que nous sommes finalement. La vérité se situe comme toujours dans un entre-deux relativement frustrant, mais nul ne peut véritablement y échapper. L’écrivain, le critique, l’éditeur (bref : l’artiste) n’en est pas moins homme : dans l’expression « animal pensant », les deux termes sont d’égale importance. »

    Pour ce qui est de la plage, je suis verte de jalousie. Vert pomme. Avec des reflets émeraude. Mais je fais semblant qu’il n’en est rien. D’où mon maquillage excessif, aujourd’hui. 🙂

  2. sylvie dit :

    J’ai lu ce bouquin il y a peu, et je n’ai pas encore rédigé de billets… Bientôt sans doute…

    A suivre, donc ! 🙂

  3. sylvie dit :

    et bien ça y-est!! j’ai fini par y arriver à publier ce post:)
    je trouve ton billet fouillé et excellent. J’ai bien aimé aussi » l’exposition des corps ».

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