emmanuelcarrere« La nuit d’avant la vague, je me rappelle qu’Hélène et moi avons parlé de nous séparer. Ce n’était pas compliqué : nous n’habitions pas sous le même toit, n’avions pas d’enfant ensemble, nous pouvions même envisager de rester amis ; pourtant c’était triste. »

Ce début peut paraître bien nombriliste, centré sur un instant dans la vie du narrateur qui ne se masque pas derrière une figure romanesque. L’auteur, c’est lui, Emmanuel Carrère. On pouvait jusqu’ici lui reprocher un certain égocentrisme littéraire, tant il s’est penché sur sa généalogie, son histoire familiale, ses démons.

Mais D’autres vies que la mienne porte bien son nom. Si Emmanuel Carrère s’y place initialement au centre, c’est pour laisser peu à peu la place à d’autres. C’est un récit, texte, témoignage, ex-voto pour deux deuils, deux mortes portant chacune le même prénom.

Juliette, quatre ans, a été emportée par le tsunami de l’année 2004, au Sri Lanka. Juliette, trente-trois ans, mère de trois enfants et belle-sœur de l’auteur, est emportée en 2005 par un cancer.

Le texte rend d’abord compte de la « grande vague » irréversible. Emmanuel Carrère y est un touriste, spectateur attentif et impuissant.

Il en garde une « image de film d’épouvante. Il y a nous, propres et nets, épargnés, et autour de nous le cercle des lépreux, des irradiés, des naufragés revenus à l’état sauvage. La veille encore ils étaient comme nous, nous étions comme eux, mais il leur est arrivé quelque chose qui ne nous est pas arrivé à nous et nous faisons partie de deux humanités séparées ».

Au cours de cette chronologie retrouvée, le grand-père de la petite Juliette, Philippe, demande :

« toi qui est écrivain, tu vas écrire un livre sur tout ça ?
Sa question m’a pris au dépourvu, je n’y avais pas pensé. J’ai dit qu’a priori, non.
Tu devrais, a insisté Philippe. Si je savais écrire, moi, je le ferais »
.

De retour en France, c’est l’accompagnement jusqu’à sa fin de Juliette, juge au tribunal de Vienne. C’est aussi une rencontre avec Etienne, son collègue, et le moment précis où celui-ci évoque « la première nuit. La première nuit qu’on passe à l’hôpital, seul, quand on vient d’apprendre qu’on est très gravement malade, que de cette maladie on va peut-être mourir et que c’est cela, désormais, la réalité »
« une métamorphose totale »
« une refondation »

Etienne s’adresse à l’auteur :
« À aucun moment il n’avait manifesté qu’il me connaissait comme écrivain mais là, devant tout le monde, les yeux dans les yeux, il m’a dit : vous devriez y penser, à cette histoire de la première nuit. C’est peut-être pour vous ».

Si Emmanuel Carrère ne cache pas son rapport à ce livre, ses hésitations, ses décisions (ses allers-retours vers L’Adversaire dont il pourrait, avec ce projet, rédiger « l’exact contraire »), c’est sans doute pour se rassurer sur sa légitimité à décrire, à écrire, à devenir le scribe de ces deux vies interrompues. Il rend compte de la déchirure, de l’absence, du manque, à travers les portraits qu’il trace de tous ceux qui se retrouvent en deuil.

Dans un style totalement narratif, il raconte. L’émotion est forte. Comment ne le serait-elle pas ? Il rapporte ce que lui ont confié les proches. Disparaît-il derrière eux ? À la fois, oui et non.

À force de côtoyer des gens qui n’ont d’autre courage que celui de faire face – pas des héros au sens romanesque du terme, mais des « braves » de la vie quotidienne – Emmanuel Carrère montre le processus de sa transformation. Son regard change. Ces séismes autour de lui, plages dévastées, adieux déchirants aux êtres aimés, le font sortir de lui-même, s’extraire de ses tourments intérieurs.
Il va s’intéresser au travail d’Etienne et de Juliette, au tribunal d’instance. Paperasses de magistrats ? Lois complexes et rébarbatives ? Non : petite guerre des justes pour sauver des vies, d’autre vies que les leurs, tombées dans le chaos du surendettement…

Et en filigrane, l’auteur va peut-être accéder à quelque chose de « plus fort et plus grand que l’amour ». En tout cas, l’entrevoir.

couv_autreviequelamienneIl a réussi sa mission : garder présent, porter témoignage, rendre hommage.
« Tout y est vrai ».
Fiction, réalité, est-ce le plus important ?

Les mots ont fait leur part en disant ce qui n’est pas ou ce qui n’est plus.

Comme une longue caresse, ils « ont pansé ce qui peut être pansé, tellement peu », puisque la vie a chargé l’auteur, « c’est du moins ainsi [qu’il l’a] compris, d’en rendre compte »

D’autres vies que la mienne d’Emmanuel Carrère

L’avis de Cuneipage
est ici !
L’avis du Golb est !
Catégorie Littérature française
Parution en mars 2009

 

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  1. Cuné dit :

    Quelques temps après ma lecture, ce dont je me souviens avec le plus de précision est justement le superbe combat de ces deux juges pour la justice… Et le moment où ce collègue reçoit la famille chez lui, après le décès… Un livre superbement écrit où l’émotion affleure sans jamais déborder.

    Je l’ai fini avant-hier, et je garde l’idée d’une offrande. Et puis les moments de jubilation, quand les juges arrivent à contourner la machine des organismes de prêts. Magnifique.🙂

  2. Thomas dit :

    Et l’avis du Golb, il pue les pieds ?

    Pour la peine n’escompte même pas que je dise que c’est un très bel article, même si c’est vrai. Non mais😉

    Justement, je voulais t’en parler. Tu as pensé a des bains aux huiles essentielles ? (aïe ! par sur la tête ! ok, j’ajoute le bon parfum de golb)🙂
    Et mea culpa, je dis.

  3. ficelle dit :

    Oui, moi aussi, totalement sous le choc de ce livre (que je vois bien Prix Goncourt…)

    Indéniablement, ça reste en mémoire après lecture. C’est d’ailleurs épatant comme c’est réaliste et romanesque à la fois (sans que le style n’apparaisse comme fouillé ou particulier… drôle d’alchimie)🙂.

  4. Saleanndre dit :

    Très bel article !
    Je viens juste de poster le mien, et j’ai souri en voyant que nous l’avions commencé de la même manière!
    Par contre toi tu as eu le courage de lire et de donner un sens à ces longs passages qui m’ont paru si rébarbatifs…

    • cjeanney dit :

      Merci de ta visite ! Je n’ai pas fait preuve de courage puisque je ne chronique que les livres que j’aime, ça aide🙂

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