David_Benioff« « Entre », dit mon père.
[…] Imaginez que vous êtes seul chez vous, tard le soir, tandis que d’étranges bruits résonnent dans les couloirs, perturbant votre esprit, et que vous regardez, de l’autre côté de la rue, la fenêtre d’un inconnu dont l’appartement n’est éclairé que par les parasites de la télévision, et dont le salon luit d’un bleu glacé et lugubre – c’était exactement la couleur des yeux de mon père.
Il s’essuya les mains sur un coin de serviette, se redressa, vint me prendre par les épaules, et m’embrassa sur le front. »

Les huit nouvelles qui constituent Le compteur à zéro ne présentent pas a priori de fil conducteur. On pourrait au mieux leur trouver des similitudes dans le choix des narrateurs successifs – souvent des hommes autour de la trentaine.

Un découvreur de talents, un voleur d’urne funéraire, une jeune actrice au visage déjà connu, un soldat dans la neige, un chasseur de fauves… Non, vraiment, on aurait tort de voir autre chose qu’un choix éclectique.

Encore que… Tous, ils seront le jouet d’émotions trop grandes pour eux. David Benioff les regarde pendant qu’ils tentent de « rester dans leurs bottes ». C’est que le cap est difficile à tenir.
D’abord, les mondes du Compteur à zéro ne sont pas amicaux, loin de là.

« Les chiens étaient devenus sauvages. Ils erraient dans la campagne en bande, les griffes trop longues, le poil épais, hirsute, emmêlé de chardons.
À l’aube, quand les soldats entamèrent leur marche, Leksi se mit à compter tous les chiens qu’il repérait, un jeu pour aider le temps à passer. Au quarantième, il renonça. »

Et surtout, la frontière entre le réel et l’irréel est fêlée.

Comme « toutes les bonnes histoires commencent le lundi », c’est un mardi qu’un lion arrive aux abords d’un musée de New York, et qu’on le voit marcher    « à pas feutrés sous la colonnade, à l’autre bout du jardin couvert, ses yeux jaunes étincelant dans l’ombre ».

Pas de morale, encore moins de justice, non, les « gentils » ou les « méritants » ne sont pas payés en retour. Puisque « la qualité ne compte pas, et une fois qu’on a compris ça, le monde vous appartient ».

Les personnages de David Benioff tentent de s’orienter, mais la flèche de leur boussole ne fonctionne pas. Ils se débattent, observent, se révoltent parfois, ou s’endorment, épuisés, dans les toilettes d’un avion qui vole « vers l’ouest, à neuf mille mètres au-dessus de l’Amérique plongée dans la nuit ».

Ils vivent au milieu de la citation de Shakespeare. Leur vie est une « histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, qui ne signifie rien », la seule réserve étant que l’auteur, loin d’être idiot, imprime son rythme étonnant, et de curieuses fausses pistes pour mieux nous perdre avec ses héros.

On sort de cette lecture un peu ébranlé. Avec l’impression d’avoir baigné dans une brume légèrement, très légèrement onirique. Et d’avoir frissonné dans un escalier dont les marches se dérobaient sous nos pieds… Nous sommes nous aussi à l’intérieur de ce chaos, prisonniers de grands ou de petits détails. Et il faudra payer pour tout, et pour le reste…

couv_compteurzero« Quand le jardinier vous crie dessus pour avoir piétiné son gazon, ce n’est pas seulement après vous qu’il en a. C’est après tous les salopards qui ont coupé à travers la pelouse pendant les dix dernières années, après chaque gamin torse nu qui a saccagé les azalées, chaque labrador beige qui a gratté l’herbe fraîchement plantée. Vous êtes le dernier d’une succession d’intrus, et vous subissez le blâme destiné à tous les indésirables qui sont passés par là auparavant. »

Le compteur à zéro de David Benioff
Titre original : When the Nines Roll Over

Traduit de l’anglais (
États-Unis) par Anne Rabinovitch
Catégorie Littérature étrangère -Nouvelles-
Parution en avril 2009

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