tania_boteva_malo« Planer avec la certitude d’une rencontre, de quelque chose, d’un événement qui va arriver là, sur les boulevards, sur les routes. C’est pour ça, et non pas à cause des marronniers, que je ne veux pas rentrer. »

Cinq nouvelles, cinq narratrices, cinq Jeunes filles sur la route qui marchent. Elles avancent et leurs silhouettes se fondent en une seule, celle de Katia.

À moins que Katia ne se dédouble, ne se multiplie, ses visages se succédant ou se superposant dans un miroir à facettes, jeune fille, femme amoureuse, femme blessée, femme prisonnière d’elle-même, ou délivrée… ?

Chacune de ces nouvelles peut être lue indépendamment des autres, et pourtant chacune d’elles répond à l’autre, dans une sorte chant choral.

L’écriture de Tania Boteva-Malo surprend. Évocatrice, elle suggère. Puis, se faisant vigoureuse, presque brutale, elle pointe, elle creuse. On avance, au-dessus de l’épaule de la narratrice, revenant avec elle sur ses pas, la suivant dans ses réactions lorsqu’elle évalue la portée d’un geste ou l’intention d’un regard. Katia observe, se souvient, cherche des échos en l’autre, le questionne.

Tania Boteva-Malo n’hésite pas à apostropher ses personnages, les prenant à bras le corps, telle une mère tour à tour possessive, impartiale, bienveillante, rêveuse.

C’est donc sans détours que les enjeux s’installent :

« Dans l’allée de l’hôpital surgit une femme de ménage. La cinquantaine, un visage ingrat, toute une vie à nettoyer les saletés des malades, un seau plein d’eau à la main. Abrutie, sans pensée, sans sentiments, heureuse peut-être dans sa vie bestiale, au moins tranquille. La vue de la Vieille sur le banc l’irrite, ses yeux deviennent méchants, agressifs. […] Elle lui demande d’une voix sévère ce qu’elle fait ici, sur un banc d’hôpital. Grand-mère répond : j’attends le médecin. Le médecin, ah ! ah ! le médecin, ah ! ah ! des dents jaunes, abîmées, une femme de ménage hystérique. Il ne faut pas attendre le médecin, il faut se dépêcher et retenir une bonne place au cimetière, c’est ce qu’il faut faire, et vite. »

La narratrice, à la fois cette jeune fille et toutes ces Jeunes filles sur la route, s’arrête parfois dans son élan, songeuse :

« Il y a des jours mensongers.

Des jours perdus, des brouillons. Toujours comptés quand même, faisant le poids dans ton âge. Ceux-là, c’est un lever de soleil et un coucher de soleil. Rien d’autre. Les fleurs fanées dans un vase qu’on hésite à jeter. Une robe en soie, vieille, démodée. Un amant qu’on aime plus. Un bâillement, des narines seulement. »

Cinq nouvelles poétiques et cruelles qui savent mettre à nu toute une palette de sentiments.

C’est que Katia cherche la lucidité, non seulement sur son compte, mais aussi sur celui de sa famille : son père « qui a le don de se mettre en disgrâce sous n’importe quel pouvoir », sa grand-mère, vieille femme    « résignée, acharnée à mourir », un amant – « Une lâcheté. Comme ces gens qui adoptent un chien infirme qu’ils abandonnent ensuite » – sa mère dont elle tient la main, avec « toujours cette sensation trompeuse de tenir la main d’une enfant ».

Diverses facettes de Katia, à travers sa sensibilité, sa cruauté inévitable, ses jaillissements… Noirceur et brillance cohabitent dans ce monde, à l’image de cette scène dans un cimetière :

« C’est le printemps, les fleurs sur les tombes se nourrissent en abondance des morts, la chair des cadavres éclate en couleurs luxuriantes. Le vent caresse les croix rangées, un ordre impeccable, une armée silencieuse, des soldats qui restent toujours à leur poste. Veuillez accueillir, amis, encore quelqu’un, la Vieille, ma grand-mère Todora… »

L’amour, la mort, la solitude, le musèlement, autant de thèmes mêlés à l’ossature de ce recueil dense (un peu plus de 150 pages). Jeunes filles sur la route résonne après avoir été refermé. Sans doute qu’en filigrane, sa symbolique forte a fait son chemin jusqu’à nous. Ces cinq nouvelles, si elles peuvent être lues très rapidement, méritent d’être revisitées, car elles laissent une empreinte non explicite qui perdure.

Derrière les yeux, cheveux, mains et bouches de ces personnages, sont dessinées des formes fugaces, les « chers disparus », à qui le recueil est dédié.

couv_filles_routeJusqu’à l’ultime quête, l’ultime requête de Katia :

« […] fais-moi un visage. J’ai perdu le mien au cours de la route, des correspondances, des faux départs. À force de le composer tous les jours pour les autres, je l’ai complètement effacé ».

Jeunes filles sur la route de Tania Boteva-Malo

Aux éditions Artistfolio

Catégorie Littérature française -Nouvelles-
Parution en mai 2009
(Jeunes filles sur la route,
Les deux enterrements de la servante de Dieu, Todora,
Les chaussures sales,
Musique de chambre,
Le sourire de ma mère)

À NOTER : c’est la première édition intégrale de ces nouvelles dont certaines, publiées partiellement, ont pourtant été récompensées par plusieurs prix littéraires : Prix RFI, Le Monde, Grand Prix de la Communauté française de Belgique et RTBF.


 

Publicités

"

  1. Renaud dit :

    Bravo pour cette belle chronique pagsàpages. Un texte apparemment marquant, qui laisse une trace et demande à être revisité. Je n’ai pas lu et me fais sans doute des idées, mais dans sa construction le texte ne serait-il pas de la même vaine que « Charlémoi » ? 🙂

    Ah, Renaud, votre gentillesse est incroyable… Franchement, ce recueil est largement au-dessus de Charlémoi, et de plusieurs coudées 🙂 (maintenant, je m’éloigne avec un sourire béat… ah la la…)

  2. cathulu dit :

    Un billet tentateur une fois de plus!:)

    C’est que je suis tombée sous le charme !🙂

  3. Alexander Lenz dit :

    Merci d`attirer l`attention sur le magnifique livre de Tania Boteva Malo Jeunes filles sur la route. Je l`ai lu et j`ai adore.

    Vous aussi ?! Et il y en a des choses à dire sur ce livre pourtant court… Des ressorts, des symboles… Oui, c’est un recueil hors du commun. Merci d’être passé ! 🙂

  4. virginie Jouannet Roussel dit :

    bravo pour cette critique!
    J’ai l’habitude de choisir -renifler- seule mes bouquins, faute de résonances, là pour le coup je me risquerai volontiers à plonger!

    Alors, il faut tester-plonger ! Plouf ! 🙂

    • virginiejouannetroussel dit :

      pour l’instant j’ai un vingtaine de livres/manuscrits bouées à lire mais après je fais!

      Bon courage, alors ! Ho les coeurs ! (enfin, je veux dire Ô. Non, Haut) 🙂

  5. ficelle dit :

    Moi aussi me voilà tentée, de bon matin pourtant. 🙂

    Pas avant le café, au moins ? (et si oui, comment est-il possible d’accéder à tant de lucidité dès l’aube ? Top, respect, je dis) 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s