virginie_jouannet_roussel« Une semaine à faire comme d’habitude. Au bureau, les gens grognaient qu’ils avaient froid et « vivement les vacances ». Ils faisaient penser aux coucous des pendules qui jaillissent à heure fixe en sifflotant puis retournent dans le noir jusqu’au prochain tour de piste. »

Les héroïnes de Virginie Jouannet Roussel sont des femmes, mais pas n’importe lesquelles. Elles sont toutes enfermées à l’intérieur de boites exiguës, hermétiques, avilissantes. Et l’écriture de l’auteure est là pour leur dessiner des ouvertures, des portes et des fenêtres vers un après, un lendemain.

 

Virginie Roussel ne se contente pas de dessiner ces portes, d’ailleurs : elle frappe contre elles, à coups de genoux et de talons rageurs, elle fait se fissurer les murs pour libérer la prisonnière. Son écriture possède assez d’énergie et de muscles pour démanteler des pans entiers d’enfermement et faire pénétrer la lumière…

« Je songe à un voyage sans retour. Quelques gestes suffiraient, assez peu en fait. Remplir un sac, traverser le couloir les yeux fermés, tâtonner pour trouver la poignée de porte, sortir, claquer le battant et dire « Merde, j’ai oublié la clé à l’intérieur et les miettes sur la table ! » Sentir que c’est irréversible, partir en soupirant. Éviter de se retourner en se remémorant la pauvre madame Loth et ce crétin d’Orphée. »

Il y a celle qui rêve d’autre chose et va « s’envoler », celle qui part sans se retourner, celle qui rencontre une silhouette improbable munie d’un chapeau cloche et d’un cabas à provisions, celle qui donne son corps pour mieux se cacher, se laisse emporter par des élans, des pulsions…

Toutes veulent s’extraire, tenter l’échappée-belle, lancer les dés, recommencer, reprendre la main. Virginie Roussel décrit parfaitement l’emprise de la monotonie du réel, la violence latente au sein du quotidien, et la fulgurance physique qui anéantit les balises que l’on pensait indestructibles.

« La culpabilité m’a retournée comme une vieille peau de lapin. Elle a orienté mes choix, décidé de mes goûts. […] La culpabilité m’a fait préférer les coupes au carré et les jupes droites. Des mots comme flûte ou zut. Des risettes sans montrer les dents, c’est plus joli, moins « outrecuidant ». Avant je fréquentais des gens qui portaient des tabliers à fleurs et qui buvaient du café au lait. La cuisine de mes parents est en contreplaqué. Ils ont des bibelots en verre soufflé. Et le calendrier des postes exhibe des paniers à petits chats bien en vue, sur le buffet. »

Certaines des chutes de ces neuf nouvelles nous abandonnent avec nos questionnements. Où se dirigent ces femmes ? Vers quoi ? Trouveront-elles dans l’avenir ce qu’elles cherchent ? Peu importe d’ailleurs que ce futur soit plus ou moins rose, puisqu’à la fin de ces nouvelles, il apparaît, enfin.

Ces femmes se donnent une place pour exister. L’une d’elles se demande, non sans humour, comment elle pourrait tuer son mari :

« Dire « bonjour chéri » la mine dégagée en planquant dans mon dos le couteau électrique ? Dire « Tu as bien travaillé, assieds-toi un moment, ferme les yeux, ne t’occupe de rien » et puis le trancher en rondelles en espérant qu’il s’apercevra du désastre trop tard, quand il n’aura plus de mains pour se débattre ni de jambes pour les prendre à son cou, en rondelles lui aussi ? »

Et le nerf de la guerre, la colonne vertébrale de ces textes, est bien l’amour, sous toutes ses formes : attentif, destructeur, inconséquent, maternel, ludique, foudroyant… C’est l’amour qui imprime à ces femmes le mouvement qui va décider de leurs trajectoires, qu’elles s’en détachent ou le prennent à bras le corps.

amour_carburant_propreL’amour vu comme un élément naturel, incendie ou inondation, carburant, dixit le titre, propre à faire avancer, chaotiquement, douloureusement, curieusement. Impossible à éviter.

C’est que, comme le dit la narratrice de la nouvelle Le secret des mères (ma préférée) : « L’amour me remplit comme une outre. La nuit, je peux presque entendre les coutures craquer. »

L’amour est un carburant propre

de Virginie Jouannet Roussel

Neuf nouvelles : Assomption, Hécate, Le grain de sable, L’ange en plastique, Miss Cabas, Le secret des mères, Juste avant l’amour, Le mystère de la chaussette dépareillée, L’amour est un carburant propre

Aux éditions les 400 coups

Catégorie Littérature française -Nouvelles-
Parution en avril 2008


 

 

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  1. Martine dit :

    Je l’inscris sur ma liste pour mon projet que j’espère bien arriver à mettre en place d’ici quelque temps! Merci Christine!

    Hou ! Un projet ? Je suis toute encuriosée… (un mot qui n’existe pas mais qui devrait) 🙂 Il faudra des détails !

  2. virginiejouannetroussel dit :

    très joli commentaire, vraiment! joli et vigoureux, j’ai même été surprise (pas reconnu la première citation, partie que j’étais dans vos phrases… un comble!)
    Merci pour cette lecture, qui est en « filigrane »

    Virginie jouannet Roussel

    Merci ! (en fait, j’ai un scoop : toutes les citations sont de moi. Je réécris tous les livres que je commente pour toucher des tas de droits d’auteur. C’est ma façon de lutter contre la crise. Ah.) 🙂

  3. cathulu dit :

    Un très joli billet qui ne donne qu’une envie: se précipiter sur le livre! Ce blog est dangereux!:)

    Merci Cathulu ! (mais je te signale que ton blog est BIEN PLUS dangereux que le mien, ah, mais !) 🙂

  4. ficelle dit :

    Les extraits cités montrent une belle écriture qui me donne envie de découvrir… Merci !

    Oui, une écriture très prenante, qui s’attache aux choses en profondeur. Pas seulement esthétique (même si elle l’est bigrement ! ) 🙂

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