vikram_seth
« La semaine dernière, après avoir écrit
Le chapitre que vous venez juste de lire,
Alors que j’ébauchais d’autres péripéties
Avec une énergie qu’on ne saurait décrire
Un éditeur – au cours d’une soirée mondaine
(Riche en vins et en mets, d’une classe certaine)
Donnée par Thomas Cook (souhaitons-lui longue vie !)
À l’occasion de la sortie de mon récit
De voyage au Tibet – me prit le bras : « Amis,
Sur quoi travaillez-vous ? » « Un roman… » « Épatant !
Sachez, Vikram, que nous sommes tous impatients… »
« … En vers », ajoutai-je aussitôt, et il blêmit.
« Ma foi, c’est pittoresque en diable », conclut-il
Avant de s’éclipser, d’un pas plutôt fébrile. »

Cet éditeur a bien tort d’avoir peur. Eh oui, on peut écrire un roman contemporain, une histoire d’amour, de mort, de mariage et d’enterrement, de séparations et de retrouvailles, vivante, joyeuse et triste, prenante et efficace, le tout en sonnets et alexandrins.

John, personnage central, est au centre de cette intrigue. Il va tournoyer, d’amour en désillusion, s’approchant ou s’éloignant de ses amis trentenaires, le Golden Gate en toile de fond. Vikram Seth décrit une génération de Californiens en proie au doute, confrontés à l’écologie, au libéralisme, à la religion et aux affres de vies sentimentales chaotiques, le tout au milieu des années quatre-vingt.

La structure, sonnets et alexandrins, pourrait n’être qu’un habillage, un exercice de style, une coquetterie. Ce n’est pas le cas. Si pendant la lecture des premières pages, on est soufflé par l’ambition de l’entreprise (et par la véritable prouesse qu’est la traduction de Claro), on constate rapidement que la forme joue sur le fond et lui imprime plus qu’une simple musique.

La mise en vers exerce une étrange alchimie et donne aux multiples rebondissements de la trame de Golden Gate une coloration singulière. Elle magnifie les passages descriptifs, aussitôt poétisés par le rythme. Elle accentue l’humour et la drôlerie de certaines réparties. Et elle exacerbe le sens, car pour mettre en vers les enjeux mis en place, il faut les saisir, les ciseler et en extraire le suc. Le tout dans une forme chantante, légère autant qu’incisive.

« Je suis jeune, ambitieux, en parfaite santé

Autonome et sensé, solvable et sûr de moi.

Mais mes symptômes sont une calamité,

Et le Dow Jones de mon cœur est au plus bas ;

Le tournesol de ma jeunesse est tout fané.

Mes rêves d’autrefois sont gris et cabossés.

Le zoom de mon ardeur est complètement flou.

Ma vie est un roman rédigé par un fou. »

Le tableau brossé est multiple : parfois cynique, sociologique, drolatique, philosophique… artistique, pour résumer ce qui n’est pas résumable.

 

Vikram Seth s’est amusé très sérieusement à ces portraits en pied de caractères. Et Claro s’est infiltré dans le projet, modulant la cadence, transformant les octosyllabes de la version originale en alexandrins  pour en restituer toute la saveur en langue française, comme il le dit lui-même dans une note :

« Mais j’ai dû convenir que pour chausser huit pieds

Il fallait trop souvent tordre le chausse-pied

Du tempo et insérer, de force, la forme,

Au risque de causer une allure difforme. »

Le résultat est brillant et efficace, pétillant :

« « Et je gage que John est dans tous ses états

De te savoir embringuée dans cette fiesta.

Cela m’étonnerait fort que cette excursion

Ait reçu sa bénédiction. » « Tu fais erreur.

Il se trouve que John s’est montré d’une humeur

Plus que compréhensive eu égard à l’action

Entreprise aujourd’hui. « Je t’en prie, casse-toi !

A-t-il dit. Et n’oublie pas ton connard de chat ! » »

golden-gate-vickramRoman moderne en vers, « c’est pittoresque en diable », effectivement. Mais plus encore. Au-delà de sa singularité, Golden Gate raconte, et raconte bien.

Une histoire émouvante, emblématique, personnelle, « humaine en diable »… au pied d’un des plus grands ponts

« jamais édifié –

Dont les câbles d’acier, sous une pluie battante

Ou sous le fier soleil, dans les tempêtes vives,

Enjambent le détroit et unissent les rives. »

Golden Gate de Vikram Seth

Traduit de l’anglais (Inde)

par Claro

Aux éditions Grasset

Catégorie Littérature étrangère -Roman en vers-
Parution en mars 2009


 

"

  1. […] Et même le traducteur y va de sa note Pour expliquer les choix dont ce livre se dote. * La lecture de pages à pages. * Golden Gate, Vikram Seth, traduit de l’anglais (Inde) par Claro, Grasset, 340 pages, […]

  2. Sammy dit :

    J’aime beaucoup ce vers : « Ma vie est un roman rédigé par un fou », il me rappelle un vers connu de Shakespeare « La vie est un conte écrit par un fou, récité par un idiot, plein de bruit et de fureur et qui ne signifie rien », ou quelque chose d’approchant.

    Sinon, tu m’as donné envie de m’attaquer à cet OVNI, dont j’avais entendu parler il y a quelques temps, via le portrait de Claro brossé par Assouline sur son blog : http://passouline.blog.lemonde.fr/2009/05/18/claro-un-traducteur-est-un-ecrivain/

    Je lui pique sa phrase de fin, tant elle correspond bien à ce que j’ai ressenti en lisant ta chronique : ce roman devrait cosigné, clarofié, tant sans ce traducteur, nous aurions été obligé de le lire en anglais (c’est à dire, ne pas le lire du tout…)

    C’est même incroyable. sans Claro pas de livre, ou un autre qu’il faudrait feuilleter en VO. Et là ce n’est pas traduire/trahir, mais traduire/réinventer/reconstruire/donner à lire. C’est donc E PA TANT 🙂

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