mavis_gallant
« C’était une fille maigre aux mouvements lents, originaire d’une petite ville baroque allemande pilonnée par les bombardements, où l’on avait reconstruit tout ce qui méritait d’être préservé, et qu’on découvrait maintenant toute rose et dorée comme une belle enfant, neuve comme le jour qui se lève. »

Voilà la première phrase de Voyageurs en souffrance, nouvelle étrange, élégante, ironique et déstabilisante de Mavis Gallant, auteure canadienne anglophone.

Le titre original, The Pegnitz Junction est assez emblématique, avec ce nom de nœud ferroviaire, endroit où, venant de toutes les directions, des trains se croisent pour repartir.

L’héroïne principale, Christine, va se retrouver à la jonction d’itinéraires divers. Jeune Allemande, elle vient de passer un séjour à Paris avec son amant, Herbert et le petit garçon de celui-ci, Berti. Tous les trois prennent le train pour rentrer chez eux, et c’est ce voyage qui est au centre du projet.

La narration est étonnante : elle place le lecteur dans un décor et des interactions qui se dévoilent très progressivement, exactement comme elles se feraient pendant un voyage où l’on découvre/décode un paysage nouveau à mesure qu’il défile. Les portraits des personnages se précisent ainsi que les enjeux qui les réunissent, mais l’impression ambiante est non linéaire. C’est une découverte chaotique, imprévisible, soumise aux aléas de la route, aux tracas d’un compartiment occupé, bruyant ou inconfortable, aux rencontres hasardeuses.

« Une fumée infecte déferlait derrière la fenêtre où se tenait toujours accoudé le barbu. L’étoffe râpeuse des banquettes grattait les jambes et les bras de Christine. C’était un velours d’une couleur hideuse, frappé d’un motif sans intérêt. »

Christine est en souffrance – elle est fiancée à un autre, supporte mal l’attention que demande Berti à son père – tout comme les autres protagonistes, y compris le petit garçon qui, dans sa solitude enfantine, a décidé d’élire comme confident privilégié une éponge…

Autre ressort qui donne toute sa particularité à cette narration, Christine est le réceptacle des pensées des autres voyageurs. Elle peine parfois à s’intéresser au sort d’Herbert ou de Berti, tant elle est perturbée par ces « interférences » qui surviennent brutalement, seulement marquées dans le texte par l’utilisation une police de caractère différente.

« La dame avait fini sa brioche. Elle humecta d’eau de Cologne un mouchoir qu’elle se passa sur les mains et sur la nuque. Les arbres qui défilaient dehors se reflétaient dans ses yeux. Nous n’avons jamais habité Flushing à cause des moustiques. On s’est installés tout de suite à Elmhurst où on est restés quarante-sept ans sans interruption. On habitait une maison à un étage. »

Solitude, absurdité, compassion, ironie, Voyageurs en souffrance offre une multitude d’angles de vue dans une langue d’une précision acide. Mavis Gallant navigue d’un personnage à l’autre à travers Christine. Elle exprime détresse, abandon, rancœurs, acceptation d’échecs, en conservant une distance décalée, lucide, parfois moqueuse.

« […]le chef de groupe prononça soudain les mots :
— L’époque d’Adolf…
Durant le silence qui suivit, il scruta chaque visage l’un après l’autre, d’un air triste et accusateur, comme un chien qu’on va abandonner ; la pause lourde de reproches et le regard canin durèrent si longtemps qu’on aurait entendu une pensée voler. D’ailleurs, Christine en saisit quelques-unes, en effet : c’étaient des pensées qui craquaient, comme craque une vieille chaise. Ils étaient tous là à retenir leur souffle et leurs pensées s’agitaient en craquant : « Seigneur, mais où cela va-il nous mener de parler de ces choses-là ? » Le chef de groupe se sentit enfin obligé de finir sa phrase parce qu’ils ne pouvaient pas continuer ainsi à retenir leur respiration, surtout ceux qui étaient corpulents et vite essoufflés.
— … fût pour l’art un triste temps dans ce pays. »

Voyageurs en souffrance - couvAu fil des pages, Christine débroussaille le chemin, se démène, au milieu de ces itinéraires collectifs parallèles.  Elle doit trouver sa position, choisir, décider… peut-être se tourner entièrement vers Berti, le garçonnet à la petite main poisseuse et enfin répondre à sa demande répétée :

« — Lis-moi une histoire »

Voyageurs en souffrance de Mavis Gallant
Traduit de l’anglais par Suzanne V. Mayoux
Aux éditions Les Allusifs
Catégorie Littérature étrangère -Nouvelle-
Parution en septembre 2009


Publicités

"

  1. cathulu dit :

    Lu il y a longtemps un volume de nouvelles de cette auteure, ton billet me donne envie de la redécouvrir !:)

    Et moi je voudrais découvrir ce volume de nouvelles dont tu parles… Égalité ? 🙂

  2. Martine dit :

    Ravie de te retrouver tous les samedis!
    Je note ce titre pour ma liste de bonnes nouvelles!
    Merci!

    C’est une longue et bonne nouvelle ! Une écriture spécifique impressionnante.
    Et Ravie je suis aussi
    🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s