Sophie Poirier« Au commencement, il y a toujours nos pères.

Celui-ci aimait les vieilles choses, les brocantes, les oublis sur les poubelles, les livres de Modiano écrits avec des réminiscences, les énigmes de vies aperçues dans des agendas de 1952 trouvés par hasard, les musiques qui craquent, les tableaux sans signature un peu croûtés. Il organisait la décoration avec des bibelots et des restes de la vie des gens, achetés aux puces le dimanche. »

Le père de Marianne est impotent, immobilisé dans un fauteuil roulant. Il a chargé sa fille de trier ses livres, ses souvenirs, ses papiers.

C’est lors de ce rangement qu’elle trouve un carnet à spirale à « couverture noire. Le genre de carnet qui ne doit pas tomber entre toutes les mains ».

Il est rempli d’articles découpés dans des journaux, uniquement des photos de jeunes filles, avec la mention Avis de recherche ou Portée disparue. Marianne engage alors un détective – « Marc Devin. Devin, pour un détective, c’était bien. Il y a des gens qui coïncident avec leur nom de famille » – car elle a besoin de savoir ce que sont devenues ces jeunes filles. Pourquoi son père a-t-il réuni ces coupures de presse ?… Et s’il les avait tuées ?

« Marc avait un doute quant à sa capacité à mener une enquête de cette sorte. Il ne parlait d’ailleurs pas d’enquête, lui. Il disait Intervention, il expliquait : en ce moment j’interviens sur telle affaire. Ce mot, comme pour les réparateurs de photocopieurs, lui semblait plus adapté à la situation. »

Le travail de Marianne l’oblige à voyager constamment en train. La construction du livre suit ce déplacement, avec des titres de chapitre en forme de consigne de sécurité, comme
« Les voyageurs sans titre de transport sont priés de se signaler », ou « Tout bagage non marqué sera considéré comme abandonné »

C’est une sorte mouvement vers l’avant, inéluctable, qui pousse Marianne en direction de son père d’abord, de Marc Devin ensuite, puis de toutes ces filles pistées, esquissées, retrouvées… Jusqu’aux pères multiples de ces filles enfuies.

Ces pères « avaient quelque chose des ogres. Celui du Petit Poucet, c’était ses propres filles qu’il tuait, trompé par la couleur des bonnets. Des pères mangeurs d’enfants, des hommes consommateurs de jeunesse »

Questionnant une génération, celle des pères des années 70, Sophie Poirier oscille entre constat désenchanté et pèlerinage. Son personnage, Marianne, doit s’entretenir avec la figure du père, en pointer les contradictions.

« Dans le film, le vieil homme s’éteignait seul sur sa chaise, écrasé par le soleil. À Venise.

En réalité, il n’y avait ni plage, ni ville italienne, ni beauté. Beaucoup mourraient à l’hôpital, dans une chambre blanche, avec autour des enfants perdus. »

Mon père n'est pas mort à Venise, chez ANA éditionsC’est un livre court, très personnel que nous offre ici Sophie Poirier. Avec ses portraits de personnages, son style délicat et dénonciateur, Mon père n’est pas mort à Venise possède un charme indéniable.

Des blessures et des espoirs s’y mêlent, entre « train fantôme » et « Porte ouvrant sur la voie »

Mon père n’est pas mort à Venise de Sophie Poirier
Aux éditions ANA
Catégorie Littérature française -Roman-
Parution en juillet 2009

L’avis très éclairé de Léon Mazzella est ICI.

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  1. Martine dit :

    J’ai beaucoup aimé La libraire a aimé! Je note aussi ce livre de Sophie Poirirer. Merci Christine!

    C’est son deuxième ! Ce serait drôle de commenter son troisième et son quatrième et ainsi de suite ! (on serait des connaisseuses de Sophie Poirier à fond 🙂 )

  2. keisha dit :

    Je ne peux que copier le commentaire de Martine, je sais, c’est mal!
    Et j’espère que ce livre est plus long que le précédent, car on en redemandait!

    Il n’est pas vraiment plus long, mais tout aussi prenant. Impossible de le lâcher quand on l’a commencé !

    🙂

  3. ficelle dit :

    Promis, le 3ème fera au moins 200 pages 😉 Merci pour tout ça…

  4. Merci pour le lien avec mon blog.
    Sophie mérite tellement d’émerger, d’exploser, d’être, d’exister dans le paysage littéraire, en marge, bien sûr, des germanopratineries désolantes de vide en creux, qui encombrent les linéaires des librairies…

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