Minh Tran Huy « « La vie, c’est passer son temps à se préparer pour quelque chose qui n’arrive jamais », a écrit Yeats. Une phrase qui illustre à la perfection le destin de la pianiste Anna Song, décédée il y a six jours à son domicile, à l’âge de quarante-neuf ans. Après avoir voué chaque minute de son existence à servir Bach, Beethoven, Schubert, Liszt, Chopin, Rachmaninov, Debussy, Ravel, Messiaen, elle a succombé à un cancer des ovaires qui l’avait forcée à quitter la scène en 1992. »

Ainsi commence La double vie d’Anna Song, avec le début d’un article de Classique Magazine à la gloire – posthume – de la grande pianiste trop tôt disparue. Heureusement, reste sa discographie : cent deux CD (une œuvre considérable) enregistrés dans la solitude de sa retraite, ainsi que le témoignage de son mari, producteur et agent, Paul Desroches.

C’est lui le narrateur de ce roman. Il revient sur le passé, son enfance et sa rencontre avec Anna :

« La perspective de la porte offrait un aperçu du salon, et en particulier du piano qui trônait en son centre. Sur le tabouret qui lui faisait face se tenait une petite fille habillée d’une robe chasuble rouge, chaussée de souliers noirs vernis. Elle gardait sur son visage un air d’intense concentration, comme si elle n’était pas tout à fait sortie du monde qu’elle était occupée à construire la minute d’avant, délicat assemblage d’harmonies et de leitmotive dont on avait peine à croire qu’il avait été tissé par des menottes d’enfants. Ç’a été ma première vision d’Anna, son dos droit, son regard appuyé sous la frange impeccable, ses mains qui ne s’étaient pas encore résolues à quitter le clavier. »

Les souvenirs s’enchaînent. Paul évoque sa complicité avec cette petite fille « « Viêt kiêu » selon le terme des Vietnamiens restés sur place, qui désignaient ainsi ceux de la diaspora et, par extension, leur descendance ».

Anna est une enfant prodige, promise à une grande carrière. Mais le destin ne va pas la favoriser. Paul s’emploie à la protéger, à la soutenir, et à dévoiler au public l’œuvre de « la plus grande pianiste vivante dont personne n’a jamais entendu parler ».

Coup de théâtre : un article émet des doutes sur l’authenticité d’un enregistrement. Il est suivi d’autres : on parle de supercherie…
La légende d’Anna Song se fissure : elle n’aurait enregistré aucun des disques produits par son mari… Plagiat, falsification, escroquerie…

Les souvenirs qu’évoque Paul doivent maintenant nous éclairer sur ce qui s’est passé.
Encore que : il faudra prendre sa parole pour argent comptant, lui seul peut démêler la part de fiction, la part du réel…

« J’en venais moi-même à confondre le vrai et le faux : réalités et illusions s’étaient emboîtées, déposées l’une sur l’autre en couches perméables et poreuses, impossible non seulement à séparer, mais à discerner. »

La double vie d’Anna Song
s’attache à trouver les limites entre inventions et mensonges. Des rideaux successifs s’écartent, dévoilant l’un après l’autre une nouvelle vérité, puis une autre.

Dans ce jeu de poupées gigognes, Minh Tran Huy s’inspire ici de la « vraie » vie de la pianiste Joyce Hatto, mais en poursuivant cette trajectoire au-delà du fait divers, jusqu’à son point de non-retour. Au passage, elle l’étoffe de paysages du Vietnam, de contes et de croyances, et d’une belle galerie de portrait.

La double vie d'Anna Song, chez Actes SudLa double vie d’Anna Song est une étrange histoire d’amour, autant qu’un hommage à la puissance de l’imaginaire.

Car, comme le dit Anna, « un mensonge qui vous apporte la paix [ne vaut-il pas mieux] qu’une vérité qui vous détruit » ?

La double vie d’Anna Song de Minh Tran Huy
Aux éditions Actes Sud
Catégorie Littérature française -Roman-
Parution en août 2009

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  1. Martine dit :

    Je celui-là, je le note! Bonne journée Christine! et merci!!

    De rien, Martine ! 🙂 J’ai trouvé la trame très intéressante, vraiment.

  2. Sophie-Luce Morin dit :

    Pour sûr, je lirai ce bouquin !
    Ce qui m’a frappée, c’est cette phrase : “La vie, c’est passer son temps à se préparer pour quelque chose qui n’arrive jamais”. J’ai écrit, dans mon roman, dont le lancement aura lieu le 8 octobre qui vient, une phrase qui ressemble étrangement à celle-là : « Je passe ma vie à attendre quelque chose qui ne vient pas, tellement que je ne saurais dire ce que j’attends précisément. » – à 4 pages de la fin !

    En y repensant, c’est plus la teneur du projet que le style lui-même que je trouve prenant. Et c’est une belle citation de Yeats effectivement

    .

  3. Christine

    Quelle page couverture! Et surtout quel destin! Song en anglais signifie chanson en français. Anna aura baigné assurément dans la musique dès qu’elle eut porté le nom de famille de Song. Et le destin de cette femme lui a été complètement étranger. J’ai lu que Paul Desroches a regretté amèrement la tricherie dans laquelle il plongea Anna : « Aujourd’hui, tout ce que j’ai construit a été réduit en cendres. Je croyais offrir à Anna une gloire immortelle et n’ai finalement réussi qu’à traîner sa mémoire dans la boue. C’est pour cela que j’écris, pour lui rendre son nom »

    Roman à se mettre rapidement sous la dent. 😉

    Pierre R.

    Très belle histoire c’est vrai, et pleine de références musicales aussi. La pavane pour une infante défunte pourrait d’ailleurs (entre autres morceaux) servir de bande originale 🙂

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