Ricardo Piglia« Il entrait dans les récits et en sortait, il se déplaçait dans la ville, il cherchait à s’orienter dans cette trame d’attentes et de délais dont il n’arrivait plus à sortir. Il lui était difficile de croire ce qu’il voyait, mais il en découvrait les effets dans la réalité. On aurait dit un réseau, comme un plan de métro. Il avait voyagé d’un endroit à un autre, traversant les histoires, et il s’était déplacé dans différents registres à la fois. »

La ville absente est un labyrinthe inquiétant où se déplace Junior, journaliste, témoin et enquêteur. Il navigue à vue, en territoire inconnu, guidé seulement par la succession d’histoires des personnages qu’il rencontre. Le gaucho invisible, La femme suicidée, Les nœuds blancs, autant d’histoires dans l’histoire, celle d’une machine étrange construite par Macedonio.

« On avait d’abord expérimenté une machine à traduire. Le système était assez simple, il ressemblait à un phonographe placé dans une boîte en verre, pleine de câbles et de magnétophones. Un après-midi, ils chargèrent dans la machine William Wilson d’Edgar Poe pour qu’elle le traduise. […] Le récit se développait et se modifiait au point d’être méconnaissable. »

La machine se nourrit des histoires existantes pour en inventer d’autres, et d’autres encore. L’enquête de Junior lui apprend que c’est une machine-femme, Elena, et qu’elle doit échapper au contrôle, dans cette société cadenassée, entre espionnage, délation et systématisation.

La trame de La ville absente est difficile à restituer tant le travail de narration frôle le vertigineux. L’univers décrit est fantasmagorique, onirique peut-être, (« Les rêve étaient de faux récits, mais qui racontaient des histoires vraies ») cauchemardesque parfois, quand un homme évoque La carte de l’enfer :

« Moi j’ai vu des choses telles que je voudrais recommencer une nouvelle vie, sans souvenirs […] »

Dans ce roman-fable, politique et philosophique, les symboles sont nombreux. La figure d’Elena est complexe : elle est femme-mère langagière, issue de l’Histoire (car elle se nourrit des mots du passé). Elle semble à la recherche d’une île utopique, sorte d’Eden/Atlantide, se trouve en danger car soumise à la censure, menacée d’extinction.  Mi-humaine, mi-mécanique inéluctable, elle est la création d’un ingénieur, un homme amoureux d’elle. Sorte de Déesse de la fiction, elle fait vivre, re-vivre, tous les mots exprimés, les contes, les superstitions, les rêves, les débuts d’explications du réel.

Le monde de Ricardo Piglia ouvre des interrogations multiples, dans une ambiance de terre en perdition, de roman noir. Junior entre dans des chambres d’hôtel miteuses, ramasse des bouteilles de gin vides, respire la fumée des cigares, retrouve un gangster coréen, s’endort dans un taxi au cœur d’une ville dissoute…

C’est une quête, à la fois des origines et du futur, un travail de fourmi, une expérience scientifique, à l’image de celui du personnage de Grete Müller et de ses recherches :

« Dans le sous-sol du Marché, dans le laboratoire éclairé par une lampe rouge, Grete Müller révélait les photos qu’elle avait prise cette nuit-là dans l’aquarium. Sur la carapace des tortues étaient gravés les signes d’une langue perdue. Les nœuds blancs avaient été, à l’origine, des marques sur les os. La carte d’un langage aveugle, commun à tous les êtres vivants. […] À partir de ces noyaux primitifs s’étaient développés au long des siècles toutes les langues du monde. Grete voulait arriver à l’île, car avec cette carte, il allait être possible d’établir un langage commun. »

Ricardo Piglia est un auteur exigeant pour lecteur exigeant. Il s’interroge sur les enjeux sociétaux de la littérature au sens large, (à ce titre, le fait que la machine à raconter des histoires se retrouve parquée dans un musée, dans une ville où des patrouilles veillent sans relâche, est emblématique).

La ville absente est un roman à relire et à décrypter, sa portée ne pouvant être réduite à une seule approche.
Elena, particulièrement, évoque un mythe dans toute sa dramaturgie.

La ville absente, aux éditions Zulma« Je sais qu’on m’a abandonnée ici, sourde et aveugle, à moitié immortelle, si seulement je pouvais mourir ou le revoir une fois encore ou devenir vraiment folle, parfois je m’imagine qu’il va revenir et parfois je m’imagine que je vais pouvoir le sortir de moi, cesser d’être cette mémoire étrangère, interminable, je construis le souvenir, mais rien de plus. »

La ville absente de Ricardo Piglia
Traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo
Aux éditions Zulma
Catégorie Littérature étrangère -Roman-
Parution en septembre 2009

Publicités

Une réponse "

  1. Martine dit :

    C’est gagné!
    Maintenant j’ai plus qu’à le lire!!! ;o)

    Tu verras, c’est étrange, un drôle de roman, vraiment ! 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s