Ignacio Aldecoa« Il avait voyagé jusqu’à l’épuisement. Huit mille kilomètres, peut-être, en vingt-trois minutes. La cloche allait retentir d’un instant à l’autre. La mouche se posa sur le dos de sa main gauche. Il chercha à comprendre le caractère involontaire de son geste. Ne surprend-on pas sa propre tête, parfois, en train de faire des mouvements bizarres ? Cette main droite qui, furtivement, avait quitté le rayon de soleil pour la mouche, ne dépendait pas de lui. Elle s’était levée tout à coup, elle ne lui avait même pas laissé le temps de souffler sur l’insecte, qu’il n’avait pu aider. »

Ignacio Aldecoa fait partie d’une génération d’écrivains opposée au franquisme. Son roman El fulgor y la sangre (L’Éclat et le Sang, 1954) est considéré comme l’un des textes fondateurs du néoréalisme ou « réalisme social » espagnol.

Les sept nouvelles réunies dans Entre le ciel et la mer se placent dans cette mouvance, en rendant compte de l’âpreté de la vie de démunis, de petites gens.

Mais il serait réducteur de ne voir en Ignacio Aldecoa qu’un écrivain prêtant sa voix aux opprimés de l’après-guerre. Ce serait oublier la lumière toute poétique qu’il dirige vers eux, ainsi que la densité d’une écriture tantôt pragmatique, attentive à traduire la réalité,
tantôt aérienne, libre, rebelle à tout asservissement.

« – … la convalescence sera longue, Toni, ne l’oublie pas…

La mer, s’attardant sur les plages, festonnant les falaises, agitée et neigeuse entre les récifs, envahie par la torpeur à mesure qu’elle approchait la ligne d’horizon, appelait de l’autre côté du village. La mer qui berçait les barques, guillotinait les baigneurs, chantonnait sur les quais, était comme une page blanche et satinée réservée à la calligraphie des voiliers, des hors-bords et des skieurs nautiques. »

De petits signes font apparaître les failles causées, entre autres, par la guerre civile encore récente, la pauvreté, l’exode rural…

Que ce soit Chico de Madrid, treize ans, « bigleux et autodidacte, crasseux et chafouin, grand amateur de mégots » ou Young Sánchez, jeune boxeur à la paupière
« gonflée, luisante et molle tel un blanc d’œuf », les personnages d’Ignacio Aldecoa sont au bord d’un ravin et le longent, en équilibre instable.

L’auteur les saisit juste avant l’embardée, et pointe les moments cruciaux qui les feront passer d’un endroit à l’autre, tomber ou atteindre l’autre rive, devenir pêcheurs, soldats déracinés, ou plus simplement basculer de l’enfance à l’âge adulte.

Ils doivent décider d’une direction en accord avec leur histoire, choisir Entre le ciel et la mer.

Dans Aldecoa se moque, nouvelle à forte connotation autobiographique, le personnage mis en scène est un écolier face à son maître. Le jeune Aldecoa, lui aussi, fait son choix :

Entre le ciel et la mer d'Ignacio Aldecoa, aux éditions Autrement« Don Amadeo s’apprêtait à sortir. Aldecoa sourit et dit d’une voix claire :
-Merci beaucoup, don Amadeo.

Don Amadeo lui jeta un regard par-dessus l’épaule. Il avait ouvert la porte. Il ajouta, en se délectant du mot :
-Vau-rien.

Et il claque la porte. Aldecoa baissa les yeux au sol et, sur l’estrade sale, fit jouer sa semelle décollée, la pliant dans un rire démantibulé.

La cloche sonnait à nouveau. La récréation était terminée. Le silence envahit la cour. Une rumeur de ruisseau gagnait les couloirs. »

Entre le ciel et la mer d’Ignacio Aldecoa
Traduit de l’espagnol et préfacé par Karine Louesdon et José M. Ruiz-Funes Torres
Aux éditions Autrement
Catégorie Littérature étrangère -Nouvelles-
Parution en septembre 2009

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