Delphine de Vigan« Enfin, Mathilde perçoit un bourdonnement sur la gauche, de plus en plus clair, les visages se tournent, tendus, impatients : le voilà ! Il faut inspirer profondément, plaquer son sac contre sa hanche, vérifier qu’il est bien fermé. Le métro ralentit, s’arrête, il est là. Il dégorge, régurgite, libère le flot, quelqu’un crie « laissez descendre », on se bouscule, on piétine, c’est la guerre, c’est chacun pour soi. Soudain c’est une question de vie ou de mort, monter dans celui-là, ne pas devoir attendre un improbable suivant, ne pas risquer d’arriver plus tard encore à son travail. « Laissez descendre, merde ! » »

Les heures souterraines, ou « une journée particulière » dans la vie de Mathilde et Thibault, deux héros qui ne se connaissent pas.

Mathilde élève ses trois enfants seule et prend cinq fois par semaine le métro pour se rendre à son travail.
Sauf que… C’est de plus en plus difficile « parce qu’elle est arrivée au bout, au bout de ce qu’il est humainement possible de supporter ».

Thibault est « enfermé à quatre heures du matin dans une salle de bain d’hôtel » et cette nuit « comme chaque nuit depuis plus d’un an, il se dit qu’il ne va pas y arriver ».

Mathilde et Thibault risquent de se croiser, et peut-être se reconnaîtront-ils à la lourdeur du fardeau qu’ils portent chacun, en silence.

Lors d’une réunion de travail, Mathilde a montré l’indice d’un léger (très léger) désaccord avec son supérieur hiérarchique et il ne lui pardonnera pas. Insidieusement, étapes après étapes et en utilisant toutes les techniques possibles, y compris les perfides, il va peu à peu la priver de tout ce qui faisait son travail, l’écarter, la forcer à la faute, la pousser à la chute, à la soumission, à la démission.
Mathilde est forte et elle résiste du mieux qu’elle le peut, jusqu’à « ce moment où il faut que les choses s’arrêtent. Où ce n’est plus possible ».

Thibault, médecin urgentiste,
« aime une femme qui ne l’aime pas ». Il enchaine les visites :
les bébés fiévreux, les pères de famille dépressifs, les vieilles dames isolées…
« Sa vie est dans sa Clio pourrie, avec ses bouteilles en plastique vides et les papiers de Bounty froissés à ses pieds ».

« Il n’a pas détaché sa ceinture. Derrière son pare-brise, il regarde la ville. Ce ballet incessant aux couleurs de printemps.
[…] Un homme courbé à l’entrée de la poste que personne ne semble voir. Des poubelles vertes renversées sur le trottoir. Des hommes et des femmes qui entrent dans une banque, se croisent sur un passage piéton.
Il regarde la ville, cette superposition de mouvements. Ce territoire infini d’intersections, où l’on ne se rencontre pas. »

Les heures décrites par Delphine de Vigan sont bien souterraines : vécues dans les rames du métro, les embouteillages ou les couloirs d’une entreprise, ces heures pourraient rester discrètes, ternes et, tout simplement, quotidiennes.

Pourtant, ce sont ces heures-là que l’auteure décide de mettre en pleine lumière, révélant leur violence, une violence d’autant plus grave qu’elle ne dit pas son nom.

Car, que s’est-il passé pour Mathilde ? « Rien de grave ». De petits détails qui pourraient paraître bénins mais qui, superposés les uns aux autres, vont former ce projet de destruction à son encontre, une « mécanique, silencieuse et inflexible, qui n’aurait de cesse de la faire plier ».

Rien de théâtral non plus pour Thibault, aucun drame ponctuel, rien qui puisse être désigné, pointé du doigt, pas de « responsable ». Juste une tragédie sourde, comme ensommeillée…

« Il attend debout.
En face de lui, les affiches ont cette lumière d’été. En face de lui, les affiches exhibent leurs paréos, leurs plages d’or et leurs mers turquoise.
La ville qui broie les être les invite à la détente. »


Les heures souterraines de Delphine de Vigan, aux éditions JC LattèsConstat, dénonciation, réquisitoire implacable contre une ville implacable qui continuera
« d’ignorer ces millions de trajectoires solitaires »,
Les heures souterraines laissent peu de place à l’espoir : « le vide ou bien une étincelle, aussitôt dissipée ».
Et pourtant, nous croisons Mathilde et Thibault tous les jours…

Les heures souterraines de Delphine de Vigan
Aux éditions JC Lattès
Catégorie Littérature française -Roman-
Parution en septembre 2009

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  1. amanda dit :

    une très belle surprise pour moi que ce roman, et cette auteure. J’ai beaucoup aimé cette souffrance souterraine, indicible, mais tellement envahissante et destructrice.

    C’est très bien rendu, un texte engagé finalement !

  2. keisha dit :

    je pense le lire aussi, mais patience!

    J’attends de lire ta chronique, alors ! 🙂

  3. Françoise dit :

    Voilà qui fait très envie, je crois que je vais inaugurer ma liste au PN avec ce livre que tu présentes si bien…

    Super ! 🙂 (euh… c’est quoi le PN ? Police Nationale ? Pyrénées Niaises ? Purée Nature ?.. je vais trouver, ça va venir, le temps que mes deux neurones clipsent ensemble…)

  4. Theoma dit :

    Pour info, j’organise un nouveau challenge susceptible de t’intéresser car il répertorie les coups de coeur de la blogosphère…@ bientôt !

  5. […] à la méthode du discours ; autour, donc, de Descartes et avec des liens sources. Les heures souterraines de Delphine de Vigan ; qui vient de louper le […]

  6. […] Celsmoon, Edelwe, Koryfée, Laurent, Lily, Marie-Claire, Mireille, Nicole Volle, Orchidée, Pagesàpages, Rethymma, […]

  7. Mango dit :

    Trop perturbée par la tristesse qui se dégage du récit, j’ai raté cette lecture! J’y reviendrai peut-être en des jours meilleurs!

    C’est qu’il y a des moments pour les rencontres 🙂

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