David Albahari« Maintenant je sais, a dit ma femme, la beauté est une pèlerine sur le dos du monde.
[…]Je la regarde : tout a laissé des traces sur elle : la maladie, les enfants, la guerre, la vie, la mort.
La pèlerine, dis-je, a glissé des épaules du monde et il la traîne derrière lui comme l’enfant traîne un tablier après avoir joué à faire la vaisselle. »
Les dix-huit nouvelle de Ma femme ont toutes un point commun : le « ma femme » de David Albahari qui, s’il n’a rien à voir avec le « ma femme » de l’inspecteur Columbo, est tout aussi attachant.

À l’intérieur de ces nouvelles hors normes se trouvent de la poésie teintée de symbolisme, ainsi qu’un incroyable jeu avec la langue, le réel et la narration. Dans Une histoire sans issue, par exemple :

« Ma femme, qui était à genoux en train d’arranger les franges du tapis, lève brusquement la tête et demande, l’air incrédule : Tu veux dire que tu ne sais pas comment nous faire sortir de cette histoire ?
Ne pouvons-nous pas en ressortir en prenant le même chemin par lequel nous y sommes entrés ?
Si je le connaissais, dis-je, non seulement je rebrousserais chemin, mais je recommencerais tout depuis le début.
Ce qui veut donc dire, dit ma femme, que nous allons rester à jamais ici.
Oui, dis-je.
Tu aurais au moins pu écrire une belle phrase, dit ma femme. S’il faut s’installer à demeure, j’aime autant le faire dans une belle phrase. Belle et longue. »

David Albahari est un écrivain serbe qui vit au Canada (avec sa femme…). Il a publié huit romans, dont La Description de la mort qui a obtenu le Prix Ivo Andrić en 1983, ainsi que huit recueils de nouvelles. Ses livres sont traduits en une quinzaine de langues. Il est aussi traducteur d’auteurs comme Pynchon, Nabokov, Singer, UpdikeÀ travers Ma femme, il crée un narrateur lunaire, souvent drôle, parfois en proie à de Mauvais rêves nocturnes qu’il cherche à débusquer le jour :

« J’ai jeté un regard dans chaque placard, j’ai déplacé chaque pot, chaque sachet et chaque boîte dans le garde-manger, j’ai passé le balai derrière le frigo, j’ai soulevé puis reposé chaque outil dans l’atelier – pas la moindre trace de rêves. »

David Albahari brode autour du thème de Ma femme dans ce recueil, propulsant le lecteur dans une perpétuelle surprise : impossible d’anticiper la phrase qui suivra celle que l’on est en train de lire. Le style est fluide, et l’on « avale » les nouvelles avec délice.
Cette inventivité, ce sens de l’absurde, tout à la fois mélancolique, grave, léger et ironique, agit comme un charme.
Avec l’amour, dans tous ses états :

Ma femme de David Albahari, aux éditions Les Allusifs« Il s’est tourné sur le côté, le visage vers le bord du lit, et presque au même instant Silvia s’est tournée elle aussi du côté opposé. Il n’y a pas de plus grand abîme, avait lu Nénad quelque part, que celui formé par deux personnes qui couchent ainsi séparées dans un même lit : quoi qu’elles tentent de faire par la suite, elles ne parviendront plus à le franchir.
Et même si elles y parvenaient, une partie d’elles-mêmes resterait à jamais en arrière. Sans se retourner, il a tendu
son bras droit derrière lui, vers l’endroit ou Silvia aurait dû
se trouver, mais il avait beau tendre le bras, il ne pouvait
rien toucher. Puis il a mis fin à ces efforts, et il est resté allongé, immobile, jusqu’au moment où il a senti ses doigts s’engourdir. »

Ma femme de David Albahari
Traduit du serbe par Gojko Lukié
Catégorie Littérature étrangère -Nouvelles-
Parution en novembre 2009

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Une réponse "

  1. Sébastien L dit :

    j’avais lu la première nouvelle que j’avais beaucoup aimé… sûrement une très prochaine lecture!

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