« Debout devant son miroir en pied, elle s’est coiffée, s’est mis du rouge sur la bouche. Elle a choisi son manteau neuf dans la penderie. Elle s’est dit : Il faut que j’arrête, de faire trop attention aux choses, comme si elles étaient en vie. Elle est sortie de chez elle en boutonnant son manteau sans oser le regarder, en s’interdisant de vérifier si les manches de son pull dépassaient symétriquement sur ses poignets, si ses bottines étaient correctement lustrées. »

Dans chacune de ces treize nouvelles, Isabelle Renaud règle son zoom sur un objet banal, un fauteuil, un magnétophone, une couette ou un plancher.
Reprenant à son compte la citation de Lamartine, Objets inanimés, avez-vous donc une âme, elle dévoile le jeu des tensions emprisonnées à l’intérieur des choses.

Une alliance qui ne symbolise plus un couple, ou un chauffe-eau dont le fonctionnement est d’importance… les objets ne sont que prétextes : prétextes pour les personnages qui s’appuieront sur eux pour comprendre, avancer, ou simplement dire, mais prétextes aussi pour l’auteure qui montrera grâce à eux ce qui ne se voit pas d’ordinaire.

C’est que la nourriture d’Isabelle Renaud est quotidienne : un goûter d’anniversaire, des travaux dans un appartement, un enfant qui s’endort près de son lapin en peluche…
Ce qu’elle en tire l’est beaucoup moins : à travers ces moments simples, des vies se jouent.
Les personnages d’Arts ménagers doivent faire le deuil, prendre un nouveau départ, devenir lucides ou lâcher prise.

« La petite commençait à montrer des signes de fatigue. Un peu plus tard elle s’endormit, pelotonnée dans la poussette ensablée. Le père la recouvrit d’un sweat-shirt à lui. Puis il retourna s’asseoir dans le sable. Il jouait avec son alliance, la faisant monter et redescendre le long de son annulaire. Au fil des ans, l’or s’était un peu détendu et l’alliance devenait plus lâche. »

Isabelle Renaud regarde intensément ses personnages et en révèle les failles, comme elle décrit précisément certains pans du décor :

« Les ouvriers ont décollé la moquette à moitié. Sous la partie arrachée s’étale une fine mousse beige, rayée de fils plus clairs. Le sol en béton transparaît au centre de cratères minuscules, lunaires. Elle fixe l’infiniment petit, le vertigineux, le grand. Des peluches. Des squames. Étranges cercles calcaires qui s’en vont. Des fils de moquette subsistent par endroits, comme de longs cheveux crépus oubliés. »

Les aléas dans ce petit monde attaché aux choses sont de tous ordres, légers ou graves. Pour chacun d’entre eux, Isabelle Renaud laisse le lecteur investir la place, s’introduire au milieu des sentiments et faire lui-même ses propres constats. À lui de ressentir les effets d’actes simples et ce qu’ils signifient (par exemple, les retrouvailles qui se cachent derrière une photo ancienne, dans la nouvelle L’album).

La réflexion portée sur ceux d’Arts ménagers n’est jamais caricaturale, mais sensible, attentive, surprise parfois. D’autres fois, mélancolique…

« C’est drôle, les rôles qu’on attribue aux gens. On ne peut pas s’en empêcher et pourtant, un jour, le rôle finit par engloutir tout entier l’être aimé.
Le gardien.
Celui qui protège de la mort, apaise dans ses bras chauds.
Celui qui fait battre en retraite la solitude et ses famines tenaces.
Le gardien. Quel rôle illusoire et fragile. »

Arts ménagers d’Isabelle Renaud
Aux éditions Quadrature
Catégorie littérature française et francophone -Nouvelles-
Parution en novembre 2009

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  1. keisha dit :

    L’éditeur me l’a proposé, j’en ai choisi un autre. De toute façon je n’aurais pu le lire aussi rapidement!

    Faudra le lire à l’occasion ! C’est un ton pas ordinaire, à découvrir ! (vite ou lentement🙂

  2. ficelle dit :

    Vous donnez une place à tout un tas de livres à découvrir… Vous êtes une vraie découvreuse, curieuse et généreuse !

    Alors, hou la, je vais dupliquer ce commentaire, le photocopier, le broder sur mes rideaux, m’en régaler, hou la hou la, belle journée pour moi🙂

    • mathilde dit :

      Première recommandation : profiter de la belle journée pour le lire ce recueil de nouvelles qui tiennent du polar ou de l’analyse psychologique, qui vadrouillent tranquillement et sans prétention entre Hitchcok et Freud. Elles tournent toutes autour d’un objet et pour l’auteure Isabelle Renaud, nul doute que ces objets ne sont pas neutres. Même si au début l’histoire racontée est anodine, un couple avec enfant sur une plage, une maman qui déménage, une couette qu’il faut porter au pressing, quelquechose va accrocher, une parole, un évènement qui trouble les rapports entre individus. Le malaise s’installe, un suspense dont on ne discerne pas vraiment la cause jusqu’au moment où le lecteur découvre la faille, sa part d’ombre peut-être qui le renvoie à lui-même et à ses interrogations

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