« Oh ! comme ils étaient beaux ces Américains qu’on voyait dans les films, jeunes garçons, étudiants romantiques, ingénieux détectives, policiers courageux ! Beaux soldats pleins de gaité venus nous apporter l’ai frais d’un nouveau monde ! Et plus tard, ces autres que nous voyions à l’université, le teint clair, la démarche dégagée ! […] Même leur mauvaise humeur paraissait élégante, leur façon de chier, de se peigner, de montrer leur structure musculeuse et nerveuse. Et cet accent si différent de l’anglais d’Angleterre qu’on nous faisait apprendre ! Ces mots plus forts, plus bruyants, plus expressifs ! »

Très enthousiaste (le mot est faible) le narrateur d’U.S.A. 1976 entreprend un voyage vers New York et prend l’avion pour la première fois. C’est l’occasion pour lui de saisir toute la diversité d’un monde qui lui est inconnu, mais que son esprit a magnifié depuis son plus jeune âge. Ses états d’âmes, au cours d’une errance qui le mènera de Brooklyn à San Francisco, sont présentés ici, dans une forme tout-à-fait particulière.

Quel étonnant personnage que ce jeune homme ! Constamment partagé entre transports de joie et frayeurs, il va cahin-caha son chemin, nimbé d’une sorte de clarté lunaire. Il est le personnage du naïf, un Zadig dans le Nouveau Monde, parcourant les rues américaines, émerveillé et frissonnant d’inquiétude.

Sa propension à vivre intensément chaque minute de son voyage le propulse soit aux sommets d’un euphorique Nirvana, soit dans les affres d’une terreur profonde.
Témoin son arrivée à l’aéroport et ce qui suit sa descente de l’avion :

« Nous roulâmes en abordant des passerelles encombrées, nous roulâmes non point pour sortir de la zone mais pour aller aux autres terminaux recueillir d’autres passagers qui dans la même humiliation attendaient en file comme nous l’avions fait. Ils durent comme nous payer la somme exacte et comme nous s’introduire dans la boîte avec le même visage livide et la bouche fermée par le même silence atterrant. Enfin, ayant fait le tour de tous les terminaux, notre autobus s’élança dans la bagarre insensée d’une autoroute où, après avoir payé un droit d’entrée, un trafic nombreux et empressé s’écoulait avec une confiance incompréhensible. Comme quoi, quand l’horreur devient routine, on ne s’aperçoit même plus de son horreur. »

En plus de l’humour sous-jacent qui imprègne le texte (comme sa rencontre d’un évêque anglican aux
« tenues vestimentaires assez voyantes, affichant des « déshabillés » flottants et colorés ») ce narrateur nous offre sa vision d’un monde tantôt édulcoré, tantôt noirci. Mentionnant son homosexualité comme un simple détail du décor, il questionne le lecteur : ce monde visité est-il si différent de celui que nous pensons connaître ?

William Cliff s’appuie sur le décalage qui marque son personnage pour nous renvoyer à nos certitudes et les bousculer légèrement, avec une délicatesse rusée. Nous nous pensons lucides, et croyons voir ces U.S.A. 1976 avec une précision scientifique, documentée, « réaliste », mais n’est-ce pas là-aussi tout un imaginaire que nous nous sommes construit ?

Si toute vision du monde est une invention, celle de ce narrateur échappe à la banalité : ni à la mode, ni provocateur, encore moins nombriliste, le discours entendu – qu’on pourrait qualifier parfois de précieux, désuet ou d’une mélancolie exacerbée – donne une impression de vigueur, de lutte obstinée pour vivre et au final d’une grande fraîcheur. Il passe d’accents presque enfantins à une coloration plus sombre, à la manière d’un mime qui construirait un monde parallèle sans tomber dans la caricature, en établissant d’autres clichés, d’autres certitudes pour mieux moquer les nôtres.

Ce « Jean de la lune » reviendra de son voyage, prêt à en entamer d’autres avec la même obstination légère,
« car qui peut augurer
des destinées qui nous attendent ? »

U.S.A 1976 de William Cliff
Aux éditions de la Table Ronde
Parution en janvier 2010
Catégorie Littérature française et francophone

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  1. pascale dit :

    ça donne envie, pas de doute…

  2. […] : Lionel Jospin – U.S.A 1976 de William Cliff ; j’en été resté au Journal de Californie d’Edgar Morin lu à mon propre retour […]

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