« Est-ce que tu t’es présenté à eux ?

Non.

Est-ce que tu as fait l’effort de leur parler ? Est-ce que tu es allé vers eux ? Est-ce que tu as donné ton nom, est-ce que tu as dit : je m’appelle Laurent Herrou, je suis un écrivain ? Est-ce que tu as expliqué ce que tu étais venu faire ?

Non. Non.

Est-ce que tu savais ce que tu étais venu faire ?

Non.
Non, je suis venu sans savoir.
Je suis venu avec une voiture, on m’a emmené. On m’a déposé, c’était comme un voyage, avec arrivée à l’aéroport et un taxi qui m’attendait. »

Laurent Herrou est accueilli dans un village provençal en résidence d’écriture pendant un mois. Je suis un écrivain est cette expérience, avec la mise au jour de tous les enjeux qui s’y croisent.

Il raconte les rencontres qui se font ou ne se font pas, le dialogue initié ou ardu avec les habitants, les essais, les postures tentées pour se placer en équilibre stable, ou se déplacer, instable, sur ce fil tendu au-dessus du sol.
Sa condition d’artiste par exemple :

« Je les regardais, je leur souriais : ils ne me rendaient pas mon sourire. Ils tournaient la tête.
Très vite j’ai compris qu’ils s’en foutaient.
Que la maison c’était une maison comme les autres. Que les artistes, c’était des gens comme les autres. Voire moins bien que les autres. Parce qu’il y avait de l’argent à la clé. Que tout le monde le savait. Qu’ils se disaient : pourquoi je me casse le cul à servir un café à ce mec qui touche de l’argent sans rien faire ?

C’était ça le problème ?

C’était un problème.
C’était un des problèmes. »

Il raconte aussi la contradiction inscrite dans cette résidence qui doit le mener à produire une ou des traces en interagissant avec le lieu, et la difficulté de montrer, démontrer, prouver peut-être qui on est au bout du compte :

« Quand tu es plasticien, quand tu travailles sur la matière, tu peux continuer ton travail en parlant avec les gens : tu peux sculpter, tu peux déplacer des objets, tu peux régler un ordinateur, tu peux souder en levant la main pour demander une minute de silence parce que tu dois mettre tes lunettes de soudeur et que la soudure fait du bruit. Les gens te regardent travailler, c’est physique. Ils en ont pour leur argent.
Quand tu écris, ce n’est pas la même chose. Tu ne peux pas leur demander de s’asseoir à ta table et leur imposer le spectacle de tes doigts sur le clavier. »

Laurent Herrou fabrique des affiches pour inviter des invités qui ne viennent pas, s’interroge sur ces mots/images de lui laissées sur des poteaux ou derrière des vitrines, sur leur devenir, ce qu’elles racontent du dialogue possible ou impossible, s’attache aux détails signifiants (laquelle sera lue, déplacée, prise en compte, recouverte, qui y répondra et comment) et à toute la symbolique dévoilée du statut de l’artiste, la question du « qui verra ? Et s’il voit, que verra-t-il ? ».

Il scrute les contradictions en place : cet accès refusé à la littérature qui l’engendre (puisque ce qui arrive ou pas sera écrit). La position de l’artiste, un menteur (« Les écrivains mentent. Ils disent leur vérité, qui est un mensonge pour le lecteur. Ils ne mentent pas volontairement, du moins ils ne le font pas systématiquement. Mais ils racontent des histoires. ») qui n’hésite pas à dire ses peurs avec acuité, un menteur sincère.

Une montée en puissance progressive s’installe, jusqu’à une mise en abime : offrir à l’autre (même s’il ne voit pas, même s’il n’entend pas) de regarder ses propres peurs en face, et de plus haut, les rendre universelles :

« Tout le monde avait la même histoire. C’était une histoire de son. Tu passais le Pont Noir et soudain, les bruits de la vallée disparaissaient. C’était comme une immersion en forêt. La seconde précédente, tu étais baigné de bruits identifiables, rassurants, mais là, brusquement, une fois le pont passé, tu étais ailleurs.
La montagne t’avalait.
Elle buvait les sons, elle tamisait le bruit. N’en filtraient plus que les craquements du bois et les frottements du poil des bêtes contre les troncs. Un hululement, un cri inconnu. Le vent dans les branches des sapins.
Ils avaient peur.
Tous.
Ils racontaient tous la même histoire : ils marchaient, sûrs d’eux, ils passaient le Pont Noir. Et puis soudain, le sas. La porte de la forêt. Ils s’enfonçaient, ils tentaient d’être braves mais la peur était la plus forte. Ils rebroussaient chemin, ils n’expliquaient pas pourquoi. »

Il faut lire l’expérience de
Laurent Herrou pour mesurer toute la finesse du projet, sa fragilité et sa justesse, et laisser vivre ses questions en soi. C’est une vue en prise directe sur ce qui se joue dans l’écriture, ce qu’elle dit du monde et comment elle dialogue avec lui.
La construction même de Je suis un écrivain offre cette tension en choisissant la forme d’une conversation avec un interlocuteur fictif. Parfois extérieur, le « questionneur » est décidé à recadrer les faits et à obtenir des réponses. Parfois intérieur, il pose le doigt exactement à l’emplacement de la faille à creuser. Cette voix off peut être la nôtre comme celle de l’auteur, un autre et lui et nous mélangés en quelque sorte.

Laurent Herrou
montre une grande liberté qu’il met à disposition. Il ouvre les portes de sa résidence, se plaçant des deux côtés à la fois, dedans/dehors, auditeur autant que scripteur, liant l’ensemble, l’affichant clairement, l’offrant.
Un peu comme s’il laissait les clés, et la place pour d’autres enjeux à découvrir dans son texte, dans ce Je suis un écrivain catalyseur.

« Je ne crois pas que l’art ait besoin d’explications exhaustives. Je pense que l’on peut donner des pistes, on peut orienter le spectateur – ou le lecteur, c’est pareil. Mais il ne faut pas aller jusqu’au bout de ce que l’on comprend soi-même, de ce que l’on a compris au cours du processus de création. Il faut laisser à l’autre le soin de faire son propre cheminement au milieu de ce qu’on lui propose.
L’artiste n’est pas un théoricien.
Ce n’est pas son rôle. »

Je suis un écrivain de Laurent Herrou
Chez Publie.net
Mise en ligne en novembre 2009
Catégorie Littérature contemporaine numérique
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