« Marc ne l’écoutait plus. Il voyait bien des mots sortir d’entre ces lèvres grasses, luisantes de sauce tomate, qui lui évoquait l’accouplement de deux grosses limaces, mais il ne les comprenait pas. C’était des mots mâchés, tombant comme des crottes de la bouche obscène de son interlocuteur. Il faisait une chaleur écœurante dans la brasserie. Les odeurs de choucroute, de poisson, de fumée de cigare, les conversations, les rires, les commandes des garçons hurlées en cuisine rendaient l’atmosphère irrespirable. »

Marc ne va pas très bien, non. Jusque là, il a toujours été de nature placide, accommodant,
un homme à l’existence plutôt banale.
Un divorce, il y a bien des années, une nouvelle femme, Chloé, qui brode et chine dans les brocantes, une fille, Anne, qu’il visite une fois par mois dans l’institution où elle est placée… C’est une petite vie ordinaire, et Marc n’a rien d’un héros, sauf que…

Sauf que Marc se prend à rêver d’un ailleurs où l’herbe serait plus verte. Sous la surface étale de son caractère prévisible, c’est la débâcle. Il examine à la loupe les fibres du tapis de son salon, il regarde, hypnotisé, le flot des voitures qui passent sous un pont… Lui aussi voudrait être pris dans ce grand mouvement, vers l’avant, vivre… Partir vers Le Grand Loin. Et qu’est-ce qui l’en empêche ?

« … C’est l’école qui lui avait appris à dissimuler. Dès le premier jour, il avait compris que dorénavant il aurait deux vies, l’une à l’extérieur et l’autre à l’intérieur, et que cette dernière, il ne pourrait jamais la partager avec personne. »

Il part. Comme prétexte ou béquille, il emmène Anne, sa fille, elle qui ne cache pas son inadéquation au monde. Leur voyage les entraîne au Touquet, puis dans le sud de la France et dérape. Mécanisme grippé, le parcours s’enlise et l’aspire dans une spirale noire.

Le Grand Loin est un road-movie sur fond de chambres d’hôtel, de camping-car et de cadavres, aux côtés de Boudu, un chat débonnaire et si facile à vivre qu’il ne lui manque qu’une poignée pour le transport.

Marc a beau chercher un gramme d’espoir autour de lui, c’est toujours la vision ignoble de silhouettes à la Bacon qui surnage. Lorsqu’il examine, par exemple, les clients d’un café où il s’arrête :

« […] ses yeux les épluchaient, un par un, pelure après pelure, jusqu’à les dénuder des pieds à la tête, les découvrant tels que Dieu les avait faits, avec leurs jambes torses, velues ou variqueuses, leurs bourrelets de chairs blêmes accumulés sur des bas-ventres improbables, leurs veines grouillantes et bleues serpentant sur des bras, des mollets recouvert de peau racornie ou tendues à craquer, du flasque, du dur, des os, du gras, des boutons, des cicatrices de vaccin, de guerre, des grains de beauté, des verrues, des poitrines creuses, comme privées du moindre souffle, d’autres gonflées d’un cri qui ne jaillirait jamais […] »

Marc est cerné par ses deux compagnons de voyage, deux formes de vie aussi
primitives l’une que l’autre.
Anne, sa fille, est « brute », sans notion du bien ou du mal ; elle ne manifeste ni empathie, ni remords et vit dans une sorte d’immédiateté fulgurante, faisant ce que bon lui semble au moment où l’idée la traverse.
Boudu le chat, est un chat (cqfd), donc essentiellement préoccupé à dormir, à manger, à mener une existence végétative avec un degré de conscience basique.

C’est finalement avec deux « animaux » que Marc voyage. Sa route le rapproche-t-elle (attirance ou répulsion) d’une part animale reléguée en lui ?
Ou bien veut-il, sans s’arrêter aux « détails », s’approcher de son rêve de liberté, obstinément, comme un papillon de nuit heurte une lampe, à s’en assommer ?…

Entre malédiction et violence, l’issue est presque inévitablement absurde, grotesque, avec toute la connotation d’effroi que cet adjectif laisse entendre.

Le Grand Loin est l’itinéraire d’une chute, et Pascal Garnier s’amuse à faire rebondir son personnage de rochers en rochers. À chaque nouveau choc, on est secoué, on espère que Marc saisira une branche. On scrute les parois du ravin à la recherche d’aspérités qui stopperaient la descente… vertigineuse !

« Un jour, il faudrait bien inventer le ciseau à couper les ficelles, toutes les ficelles, celles qui nous lient étroitement les uns aux autres et abolir du même coup la loi de la pesanteur »

Le Grand Loin de Pascal Garnier
Aux éditions Zulma
Parution en janvier 2010
Catégorie Littérature française -Roman-

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  1. sylvie dit :

    Noir très noir…
    Mais assez tentant.
    Je n’avais pas vraiment accroché à la théorie du Panda.
    Lune captive me tentait assez pour persister avec cet auteur que je n’ai pas us apprécié.
    Tu parles très bien de cet autre titre…
    On verra.

  2. dasola dit :

    Bonsoir, merci pour ce billet à propos d’un roman noir qui m’a plu mais l’univers de Pascal Garnier est désespéré. C’est le deuxième roman que je lis de lui. Je continuerai. Bonne soirée.

  3. Lybertaire dit :

    Je viens de le finir et de poster mon avis sur mon blog : j’ai beaucoup aimé ! C’est le premier que je lis de Pascal Garnier mais j’ai bien envie de continuer🙂

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